Sarkozy et le pouvoir d'achat : l'heure du désenchantement

Publié le par Alternatives Economiques

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La nouvelle dégradation qui se profile pourrait coûter cher à celui qui se voulait le "Président de la hausse du pouvoir d'achat".



"Je veux être le Président de l'augmentation du pouvoir d'achat", affirmait haut et fort Nicolas Sarkozy le 14 janvier dernier, lors du lancement de sa campagne présidentielle. Le fait qu'il ait, mieux que d’autres, perçu l'ampleur de l'insatisfaction des Français sur ce sujet, et en particulier celle des couches populaires, explique pour une bonne part le large succès qu'il a rencontré en mai dernier.

Mais en cette fin d'année, cette question devient également, pour les mêmes raisons, une des principales causes du désenchantement qui commence à poindre: dans ce domaine, le volontarisme présidentiel apparaît de plus en plus comme de l’agitation sans prise sur le réel. Non seulement, on ne voit rien venir en matière de pouvoir d’achat -ce qui après seulement six mois de présidence n’est pas en soi choquant- mais c’est plutôt une nouvelle, et nette, dégradation qui se profile désormais.

 

Une spécificité française explique en particulier la très grande sensibilité du thème du pouvoir d'achat parmi les salariés: l’existence d’une "trappe à bas salaires". Afin de favoriser la création d’emplois peu qualifiés en plus grand nombre pour lutter contre le chômage de longue durée des personnes sans qualification, les gouvernements qui se sont succédé depuis vingt ans ont multiplié les exonérations de charges sociales à proximité du smic. Cette politique a eu un grand succès: on a créé en France beaucoup d'emplois mal payés ces dernières années.

 

Mais elle a eu de nombreux effets pervers. Sur les 27 pays de l’Union européenne, 21 ont un smic, ainsi d'ailleurs que les Etats-Unis. Et contrairement à une idée reçue, le smic français n’est pas le plus élevé: il est inférieur à ses équivalents belge, néerlandais, irlandais ou encore britannique.

 

La France lanterne rouge

 

Mais, parmi tous ces pays, la France présente un profil très particulier: avec 15 % de smicards, elle est de très loin le pays où ce pourcentage est le plus important. Au Royaume uni, par exemple, seuls 2% des salariés touchent le smic et les proportions sont analogues dans la plupart des autres pays riches. Le seul pays qui se rapproche de la France sur ce plan, c’est... la Bulgarie. La France est aussi, pour cette raison, le pays d’Europe où la distribution des salaires est la plus concentrée vers le bas de l’échelle. D'où évidemment l’extrême sensibilité de la question du pouvoir d’achat chez les salariés.

 

Les hausses massives des produits pétroliers et des prix alimentaires intervenues au cours des dernières semaines ont entraîné une accélération sensible de la hausse des prix, passée de 1,5% par an en septembre à 2% en octobre dernier. Un niveau qui reste encore très bas, mais il y a de bonnes raisons de craindre que ce ne soit qu’un début. De plus, les couches populaires sont nettement plus touchées que les riches par ces hausses: l’alimentation pèse en effet 17% du budget d’un ouvrier, contre 12% chez un cadre tandis que les transports représentent 19% de celui d’un habitant d’une commune rurale contre 12% pour un parisien.

 

Nicolas Sarkozy n’est évidemment pas responsable de cette situation, mais elle rend toujours plus improbable la concrétisation des miracles promis en matière de pouvoir d’achat. Tout d’abord, parce que sa hausse dépendrait, avant tout, du dynamisme de l’économie, et que, sur ce plan, les premières mesures engagées ne sont pas de nature à relancer l’activité de façon significative: les cadeaux fiscaux consentis aux plus aisés l’été dernier risquent en effet surtout d’être utilisés pour acheter davantage de 4X4 ou d’écrans plats géants et donc de creuser encore le déficit extérieur dans un contexte où la croissance de nos voisins ralentit.

 

Que peut faire dans ces conditions le Président pour améliorer quand même le pouvoir d’achat? Augmenter le smic? Nicolas Sarkozy et le Medef ne veulent pas en entendre parler. Il faut dire que compte tenu de l’écrasement de la hiérarchie salariale en France et des hausses importantes déjà intervenues entre 2002 et 2005 pour recréer un smic unifié après le passage aux 35 heures, cette voie ne serait pas sans danger.

 

Augmenter les salaires dans les entreprises? Même si les stars du CAC 40 affichent des profits record grâce à leurs activités mondiales, la situation des entreprises qui produisent sur le territoire français est actuellement tendue. La part du travail dans leur valeur ajoutée n’a pas cessé en effet de croître au cours des dernières années: la rémunération des salariés qui pesait 64,6% de la valeur ajoutée des sociétés non financières en 2001 en représente 65,9% aujourd’hui.

 

La prudence est de mise. Le gouvernement envisage de conditionner les exonérations de charges sociales à l’ouverture de négociations salariales dans les entreprises. Une mesure positive mais qui a peu de chances de révolutionner à court terme les évolutions de salaires.

 

Les heures supplémentaires défiscalisées, mises en place en octobre dernier, vont certes mettre un peu de beurre dans les épinards, mais au prix d’une aggravation des déficits publics et sociaux, et cette mesure ne touchera pour l’essentiel que les entreprises qui effectuent déjà des heures supplémentaires déclarées, c'est-à-dire les très grandes entreprises où les salariés figurent déjà parmi les mieux traités. Ailleurs, le dispositif excessivement complexe et peu incitatif ne devrait pas connaître un grand succès. De toute façon si elle en avait cela se traduirait par un ralentissement de la baisse du chômage.

 

Augmenter les salaires des fonctionnaires? Nicolas Sarkozy l’a promis en contrepartie de la réforme de l’Etat, mais il ne paraît guère pressé de concrétiser cet engagement. Accroître les prestations et les minima sociaux? Ce serait indispensable compte tenu du niveau très faible de la plupart d’entre eux, mais c’est contraire à la philosophie de Nicolas Sarkozy qui ne veut pas d’une France d’« assistés ». Et surtout, les marges de manœuvre budgétaires éventuellement disponibles ont déjà été utilisées pour satisfaire en priorité les revendications des contribuables les plus aisés en matière de succession, d’ISF et d’imposition des dividendes.

 

Pousser les Français à "désépargner"

 

A défaut d’être capable d’accroître les revenus des Français les plus modestes, Nicolas Sarkozy veut les inciter à casser leur tire-lire et à désépargner. Il l'avait déjà fait avec un certain succès en 2004, en autorisant le déblocage de l’épargne salariale par anticipation. Il prendra probablement de nouveau des mesures en ce sens. Mais une baisse de l'épargne, si elle peut donner le change à celui qui s'y résout et contribuer à soutenir l’activité, n'a rien à voir avec une hausse de pouvoir d’achat (a fortiori pour ceux qui n’ont guère d’épargne)…

 

Mais le Président espère surtout augmenter le pouvoir d’achat des Français en faisant baisser les prix. Il compte en particulier rééditer le coup qu’il avait (bien) réussi en 2004, quand il avait été brièvement ministre de l’Economie et des Finances. A l’époque il était parvenu, en effet, à amener distributeurs et fabricants de grandes marques à diminuer de façon significative les prix de leurs produits.

 

Mais l’histoire ne se répète pas: les marges de manœuvres utilisables sans trop de douleurs ont déjà été mises à profit à l'époque. Si Nicolas Sarkozy veut aller plus loin aujourd’hui, il risque surtout d’accélérer les restructurations, à la fois dans la distribution et dans l’industrie en amont, incitant les acteurs à délocaliser davantage ou ouvrant la porte aux concurrents étrangers. Avec au final un bilan en terme d’emplois, et donc de pouvoir d’achat, qui aura peu de chance d’être positif.

 
Nicolas Sarkozy a cru, ou laissé croire, qu’en "libérant les hauts revenus", il relancerait l’activité, permettant d’élever le pouvoir d’achat de tous. On ne perçoit aucun signe qu’une telle dynamique soit en train de s’enclencher. Du coup l’état de grâce de Nicolas Sarkozy risque de se briser sur une situation qui associe faible croissance et montée des inégalités…

 

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sarkauchemar (Soph')


Publié dans Divers

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