Le sens des mots des candidats

Publié le par Marianne 2007

CPE, ou Combat Pour l'Elysée. C'est sous ce titre que Louis-Jean Calvet et Jean Véronis, deux professeurs de linguistique et d'informatique à l'université de Provence, ont choisi de décortiquer la parole et les mots des candidats potentiels ou déclarés à l'élection présidentielle. Euphémismes, mots tabous ou martelés…ils donnent leur analyse, souvent juste, et non sans humour, du discours de nos politiques. Et utilisent le Web comme outil pour quantifier cette « guerre des mots. »




Marianne2007.info : Vous donnez dans votre livre une définition de l'euphémisme, celle de Georges Orwell. Pourquoi les hommes politiques, qui sont censés gérer des réalités quotidiennes, utilisent un langage euphémisant ?
Jean Véronis : Le dernier euphémisme en date, c'est la « rupture tranquille », de Nicolas Sarkozy. Des conseillers politiques ont dû lui dire, que « la rupture est anxiogène. En face de toi tu vas avoir une femme très protectrice, maternelle, souriante, etc, et toi tu es agressif et tu as un vocabulaire qui est anxiogène, donc même si tu veux faire la rupture, emploie d'autres mots. » Donc la rupture tranquille, c'est un pas vers l'euphémisme.

Mais ce qui est marrant, c'est qu'il a commencé par un vocabulaire dur, et ce n'est qu'ensuite qu'il l'a adouci. Généralement, c'est plutôt l'inverse. Pour la guerre d'Algérie, on parlait de « trouble »« guerre. » Sarkozy fait un parcours inverse, c'est moins classique. On ne sait pas si ça va lui porter chance, car c'est quand même un processus étrange. Quelque part, ça l'affaiblit. Il a construit son image comme une image forte, qui n'est pas dans l'euphémisme. Rupture est un mot fort. Il a construit son discours dans l'excès linguistique (les mots racaille, karcher, etc). Et tout d'un coup il éprouve le besoin de se recentrer comme s'il se faisait tirer sur le terrain de son adversaire, comme au judo. Mais Ségolène Royal a déjà planté Fabius et Strauss-Kahn à ce jeu là.

On dit souvent que la politique est un combat d'idées ou un combat de personnes. Vous montrez aussi que la politique est une guerre des mots.
Oui, c'est une guerre des mots depuis la nuit des temps. On écrit au début du livre que Platon, plusieurs siècles avant Jésus-Christ, critiquait les sophistes, qui était des conseillers en communication. Ils étaient les Séguelas et Tapiro de l'époque. Ils louaient leurs services pour que les politiques parlent mieux, pour qu'ils entortillent mieux le bon peuple. Et Platon s'est opposé à cela, avec l'idée que la vérité est plus importante que les mots. Cette affaire a 2 500 ans, la guerre des mots est aussi vieille que l'humanité.

Et on a vu que l'épisode du CPE – par lequel on commence ce livre – a été une guerre des mots extraordinaire. Le retrait, il fallait le faire, mais absolument sans dire le mot. Là c'est l'exemple même de l'euphémisme.

Le Web permet-il de juger de cette guerre des mots ?
Oui. Le Web rend les choses un peu plus délicates pour les hommes politiques. Pendant très longtemps, il n'y avait pas trop d'observation du politique par le peuple. Jusqu'à l'apparition de la radio et de la télé, le peuple n'entendait jamais parler ni ne voyait ses politiques. Les premiers exemples sont Daladier à la radio, puis Pétain, puis De Gaulle. Maintenant il y a le Web. Les politiques sont sous les projecteurs en permanence. Il n'y a même plus de off, comme le montrent les vidéos qui sortent sur le Net.

Pour examiner ce qui se dit d'eux sur le Web, on peut regarder les mots clefs associés dans les pages Web au nom d'un personnage politique. Et c'est cruel. Ségolène Royal est associée au mot famille parce qu'elle a été ministre délégué à la Famille et à l'Education, mais pas au mot environnement, alors qu'elle a été ministre de l'Environnement. Alliot-Marie c'est uniquement la défense, alors qu'elle a été ministre de la Jeunesse et des Sports.

Vous analysez le discours des principaux hommes et femmes politiques. Pour Nicolas Sarkozy, vous relevez un « inquiétant » mélange entre le je, le nous et le vous…
C'est comme s'il essayait d'englober toutes ses troupes, et au-delà, le peuple dans son ensemble. Il va commencer par « je pense que… », donc « nous pensons que… » donc « vous pensez que… ». Il y a plusieurs exemples. Certains sont tangents du point de vue de la démocratie, comme lorsqu'il disait « je pense que c'est un acte antisémite », en parlant du crime d'Ilan Halimi. Son propos sous-entendait que « les enquêteurs vont penser que c'est un acte antisémite, parce que je les dirige. » Curieuse indépendance de la justice. L'enquête était déjà faite avant qu'elle ne commence. Cela avait un côté orwellien.

A l'opposé, pour Ségolène Royal, vous soulignez que « dans un métier de bavards professionnels » son « mutisme », son économie de mots, ont été payants...
Oui, tout à fait. D'ailleurs elle avait dit une fois quelque chose comme « plus je me tais, plus on parle de moi. » Et ça été vrai pendant toute cette pré-campagne. Quand elle était dans l'ombre, les autres parlaient pour elle. Elle a été très économe de paroles. Alors que Sarkozy, c'est l'inverse, il va chercher à occuper tout l'espace médiatique possible.

La position de Royal est très intelligente dans ce monde politique qui est saturé de mots. Il y a une overdose. Et quand le niveau est au maximum on n'entend plus rien. Mais c'est comme dans un concert de Metallica, si tout d'un coup vous avez trente secondes de silence absolu, on le remarque.

Pour Ségolène Royal, ce qui est intéressant, c'est le vocabulaire qu'elle utilise. Il est tout à fait incongru dans la politique, comme le mot « désir. » C'est un vocabulaire de l'amour, de l'affection, peut-être parfois à connotation religieuse, comme « gravir la montagne », qui est tout à fait nouveau. Quand elle a fait sa déclaration le soir de son élection, c'était « je suis heureuse, je nage dans le bonheur. » On aurait cru une jeune mariée le soir de ses noces. Et son langage est assez virginal. Elle s'habile en blanc d'ailleurs. Ce n'est pas le langage du technocrate de base.

Son vocabulaire tranche dans un milieu essentiellement masculin. C'est une guerre des mots sur fond machiste. L'opposition Villepin/Sarkozy est l'illustration de cet aspect masculin. Ségolène Royal est tout à fait différente au milieu de ce paysage.

Voir le blog du livre Combat Pour l'Elysée.

Propos recueillis par François Vignal

Publié dans Divers

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