La gauche et le pouvoir : le paradoxe de la dictature du prolétariat

Publié le par Raphaël Anglade - Betapolitique

A la fin du XIXe Siècle, l'un des grands débats qui opposaient les amis de Marx et les anarchistes portait sur la notion de "dictature provisoire du prolétariat", nécessaire, selon Marx, pour atteindre la société sans classe.

Les anarchistes y objectaient que tout pouvoir tend à rester en place, et qu'une dictature provisoire est une contradiction dans les termes. Ils ajoutaient ensuite que, le prolétaire étant celui qui ne possède que sa force de travail, celui qui excercerait cette dictature ne serait, dans l'instant même, plus un prolétaire.


Mettre au pouvoir ceux qui n'ont rien est une idée compliquée.

De manière moins dramatique, on peut se demander si ce problème n'est pas le problème central du Parti socialiste.

La gauche, historiquement, entend porter les aspirations du tiers état, des prolétaires, des plus précaires. Longtemps, les combats de gauche ont été des combats risqués : des gens se sont regroupés pour se battre ensemble, affronter des patrons, des gardes nationaux, des gendarmes, des puissances religieuses, sociales ou financières et obtenir des avancées, au péril de leur vie, parfois.

La gauche qui avait suivi Mitterrand et est arrivée au pouvoir derrière lui avait traversé des années d'opposition. Elle avait sans doute son lot d'ambitieux et d'arrivistes, mais ils avaient au moins le courage de se battre pour un combat peut-être sans espoir.

Mais voilà, elle est arrivée au pouvoir, il y a 25 ans, et depuis elle n'a plus jamais quitté la perspective d'y revenir, ce qui se produit régulièrement.

Aujourd'hui une sorte de "dictature du prolétariat" (douce, on est d'accord) s'est installée, professionnalisée, reproduite. Elle s'est forgée des habitudes, des certitudes, des conformismes. Et, ne nous leurrons pas, les Français n'en sont pas très contents.

Alors, comment empêcher cette dérive inéluctable et cette césure entre les plus démunis et leurs représentants ?

Il y a une posture de "pureté", d'éthique de la conviction, qui anime les milieux de la gauche extrême. Pour garder les mains propres, n'ayons pas de mains. Soyons radicaux, fuyons le pouvoir, et restons purs.

Ce n'est pas une solution acceptable pour un parti qui a fait le choix de gouverner, c'est-à-dire de gagner le pouvoir et de l'employer pour obtenir des améliorations concrètes des conditions de vie réelle.

Alors, que faire si personne ne peut durablement incarner légitimement les asiprations des démunis ?

La démocratie partcipative, chère à Ségolène Royal, ouvre une direction pour résoudre ce paradoxe apparent : chercher des solutions du côté des institutions et non des personnes.

Il ne s'agit pas, bien entendu, de plaider pour une sorte de démocratie directe permanente, mais au contraire pour la mise en place de mécanismes vertueux limitant les risques de césures entre les mandants et les mandataires.

Parmi ces mécanismes, notons :

-  les budgets participatifs  : attribuer 10 % du budget d'un lycée à la communauté éducative (enseignants, parents, élèves et administratifs), c'est laisser une marge de manoeuvre à cette comunauté et leur laisser définir, et illustrer, leurs propres priorités ;

- les " jurys citoyens " qui ont fait pousser des cris d'effroi aux adversaires de Ségolène Royal. Bien pensés, bien mis en oeuvre, ils pourraient devenir des moments formalisés de présentation de comptes. Il est quand même curieux que la moindre entreprise ait une obligation de présentation de comptes annuels, un formalisme extrêmement précis et même, pour les plus grandes, une obligation de les soumettre au jugement d'un tiers de confiance (le commissaire aux comptes) et que l'élu n'ait, en la matière, aucun formalisme à respecter ni aucun moment pour répondre auxquestions de ceux qui l'ont désigné ;

- les débats articipatifs pourraient préfigurer les "conférences de consensus" qui, dans les pays anglo-saxons, permettent de construire collectivement les arbitrages publics sur de grands sujets (énergie, environnement, OGM) qui concernenent tout le monde.

Certes, le pouvoir restera toujours le pouvoir, et il n'y a, pour la gauche, rien à attendre d'aucun homme - ou femme - providentiel (le). Mais c'est justement parce que le pouvoir est le pouvoir qu'il est important de penser, d'organiser et de mettre en place les rendez-vous obligatoires de compte-rendu, d'échange, et d'association des citoyens aux arbitrages faits en leur nom.

Publié dans Divers

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