Chirac: être et avoir été

Publié le par Eric Mandonnet - L'Express.fr

Avec les multiples cérémonies de vœux, le chef de l'Etat entame la dernière phase de son quinquennat. Avant la conclusion, l'heure de la synthèse...


Il y a quelques semaines, alors qu'un conseiller du président de la République, Michel de Bonnecorse, s'apprêtait à effectuer une tournée sur le continent noir, l'un des responsables africains interrogea un visiteur français de passage dans ses bureaux: "Est-ce le signe que votre chef de l'Etat prépare une nouvelle candidature? Si on nous demande de l'argent, combien dois-je donner?" Certaines pratiques tardent à disparaître, et Jacques Chirac est un homme de son temps. Un responsable du XXe siècle plutôt que du XXIe.


Mais voilà 2007 qui avance. Encore cinq minutes, monsieur le bourreau. Cinq mois, "mes chers compatriotes". Que peut faire un chef de l'Etat en fonctions depuis plus de 4 200 jours quand il lui en reste à peine 140? En dépit des apparences, le calendrier ne se prête plus aux vœux, malgré l'énergie avec laquelle, comme toujours, Jacques Chirac les a préparés. Aussi son allocution du 31 décembre 2006 s'apparentait-elle, au-delà de la feuille de route pour la prochaine élection présidentielle, à une dissertation: définir le chiraquisme. D'où l'usage, inhabituel chez lui, du "je". Après quarante ans de carrière, de thèses et d'antithèses, l'heure est à la synthèse: quelques valeurs républicaines intangibles et des priorités à l'originalité inégale, du pouvoir d'achat à l'environnement.


Le sablier se vide, qui rend difficile d'agir encore beaucoup. Au moins reste-t-il l'écriture. Puisqu'il est chargé de "veiller au respect de la Constitution", Jacques Chirac l'amendera. Le Parlement devrait être convoqué en Congrès. Pour une réforme symbolique, l'inscription de l'abolition de la peine de mort. Pour un projet de loi arraché au forceps le gel du corps électoral en Nouvelle-Calédonie, engagement personnel du président. Si une majorité des trois cinquièmes l'adopte, ce sera une victoire de Jacques Chirac contre Nicolas Sarkozy: le ministre d'Etat ne voulait pas du texte et a accepté son passage à l'Assemblée nationale et au Sénat seulement parce qu'il était convaincu qu'il en resterait là.


Comme une ultime pirouette d'un homme dont la parole tenue n'a pas toujours été la caractéristique première, le président terminerait-il son quinquennat en se montrant scrupuleux sur certaines de ses promesses? La réforme du statut pénal du chef de l'Etat, qui confirme son impunité temporaire et instaure une procédure de destitution par le Parlement, pourrait aussi être à l'ordre du jour de ce Congrès. Là encore, Jacques Chirac devra se battre s'il veut aller au terme de son projet. "Moi vivant, ce texte ne passera pas en l'état", confiait en décembre Jean-Louis Debré. Démarche exceptionnelle: le président de l'Assemblée nationale a écrit deux lettres confidentielles au chef de l'Etat. La première développait ses réserves juridiques; la seconde, manuscrite, évoquait le sort personnel de Jacques Chirac.


Après, et après seulement que ces ultimes combats auront été menés, le président évoquera sa succession. Le Parlement aura alors terminé ses travaux, l'élection approchera à grands pas. Entre la fin de février et le courant de mars, il dévoilera ses intentions.


C'est peu dire que le scénario ne le réjouit pas. Comment pourrait-il en être autrement dès lors que, pour la première fois depuis 1969, Jacques Chirac ne devrait pas être l'un des personnages majeurs du rendez-vous élyséen? Déjà en 1974, il manœuvra en coulisses; aux quatre présidentielles suivantes, il se présenta. Cette fois, le successeur ressemble à la mort: impossible d'encourager son arrivée. Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal, François Bayrou, il n'aime aucun de ceux-là. Mais il a l'habitude de laisser ses sentiments de côté, et c'est pire encore: aucun, selon lui, n'a la dimension ni la vision d'un président "à la française". "Si Jacques Chirac me soutient, et je pense qu'il me soutiendra, il le fera totalement", estimait en décembre le ministre de l'Intérieur. Tardivement, surtout.


Ségolène Royal, de son côté, s'était réjouie de l'aide reçue pour la préparation de son voyage au Proche-Orient, à la fin de novembre, confiant à un ami que "l'Elysée [nous] a[vait] ouvert toutes les portes". Jacques Chirac ne lui ouvrira pas pour autant celles du palais du Faubourg-Saint-Honoré. Si ses sentiments à l'égard de Nicolas Sarkozy sont complexes, son appréciation de la candidate socialiste n'est guère flatteuse. "Elle n'a pas d'idées!" a-t-il lancé à un fidèle. "Et votre campagne, en 1994? lui a rappelé ce proche. Il ne fallait rien dire, alors, vous ne parliez guère et passiez des heures à prendre des notes en écoutant les gens…" Chirac n'a pas toujours été président. Peut-on lui reprocher de l'oublier au moment où il doit sans doute se résigner à ne plus l'être demain?


Demain. Le vilain mot. Valéry Giscard d'Estaing, tout en sous-entendus sur les risques judiciaires qui guetteraient le président au terme de son mandat, en a émis le pronostic devant un dirigeant de l'UMP: à l'approche de l'échéance, Chirac se rendrait compte que Royal, avec Arnaud Montebourg dans son équipe, serait pire que Sarkozy. Parole d' "ex" qui n'a pas digéré sa sortie de l'Elysée. C'est aujourd'hui la difficulté de Jacques Chirac: être et avoir été. Il n'a jamais cru ses amis venant lui dire qu'ils arrêtaient la politique. Il déteste les ex.

Publié dans Divers

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