Un inclassable moraliste à la française

Publié le par Jean-Dominique MERCHET - Libération.fr


Une série de courts essais mi-philosophiques, mi-politiques, sous une plume lucide.

Précis de recomposition politique par Yves Michaud ; éditions Climats, 314 pages, 18 €.


"Plutôt que de critique, nous avons besoin de lucidité", affirme Yves Michaud dans le curieux ouvrage qu'il vient de publier. Curieux, car inclassable. Ce Précis de recomposition politique est une suite de courts essais, mi-philosophiques, mi-politiques, formant un ensemble cohérent écrit sous l'impulsion d'une inspiration que l'on se risquera à qualifier de morale. Le titre fait d'ailleurs explicitement référence au Précis de décomposition de Cioran, moraliste désespéré s'il en fut.

Désespéré, Yves Michaud ne l'est pourtant pas, comme l'affiche le sous-titre de son essai : «Des incivismes à la française et de quelques manières d'y remédier.» «En dépit de la sévérité de certains diagnostics, j'espère ne pas avoir écrit un essai de déclinologue», affirme-t-il.

Inclassable, Yves Michaud l'est sans conteste. On peut le ranger dans quelques boîtes bien décorées : agrégé de philosophie, auteur de livres savants sur l'esthétique, ancien directeur des beaux-arts, créateur de l'Université de tous les savoirs, qu'on peut entendre chaque dimanche matin à l'«Esprit public» de France Culture. Mais l'homme est un libéral iconoclaste, nourri de philosophie britannique (David Hume, John Locke) et donc réticent aux grands systèmes de pensée repliés sur eux-mêmes.

En politique, le citoyen Michaud déteste souverainement l'actuel président de la République, auquel il a consacré un amusant Chirac dans le texte (Stock, 2004) après avoir refusé de voter pour lui en 2002. On lui connaît aujourd'hui quelques faiblesses pour Ségolène Royal, mais cela ne suffit pas pour en faire un socialiste, et sans doute même pas un homme de gauche.

Dans son Précis ­ dont les chapitres peuvent se lire indépendamment les uns des autres ­ Yves Michaud s'en prend par exemple aux institutions de la Ve République ; «elles sont mourantes et doivent mourir», affirme-t-il.

Pour le philosophe, le plus grave vient de la confusion des esprits et donc des pouvoirs : «L'exécutif, au lieu d'exécuter, c'est-à-dire de faire et d'agir au travers de l'administration, légifère et croit que légiférer, c'est agir», juge-t-il. «Une fois que la loi est faite, on a la conscience tranquille d'avoir agi. [...] De là découle la folie législative française.» 

Dans un chapitre consacré aux questions internationales, le philosophe dénonce ce qui, pour lui, est le plus grand danger en la matière, «la démagogie». «Par démagogie, j'entends [...] d'abord, l'appel aux sentiments les plus faciles à émouvoir : sentiments pacifiques et généreux de la jeunesse, bienveillance teintée de culpabilité d'une société de nantis, indignations face aux pertes humaines, et notamment aux "victimes innocentes"» ... Il n'y a rien de bon à en attendre : «La démagogie débouche sur le nationalisme ou sur le pacifisme», conclut-il.

Dans un autre chapitre intitulé «Monsieur le ministre écrit un livre», il s'en prend à l'inflation des livres «écrits» par les hommes politiques : «Le livre sert en quelque sorte d'excuses à la surmédiatisation des médiatisés.» 

«A lire Sarkozy, on est emporté, balayé par un tsunami de narcissisme naïf et heureux», 
constate-t-il après avoir refermé le Témoignage du président de l'UMP.

Comme les moralistes français, Yves Michaud n'est pas avare en maximes. Traitant d' «incivilité et communauté», il note que «le respect est désormais ce qu'on me doit avant que je ne le doive à quiconque». La clarté de sa langue montre qu'il ne ménage pas, lui, le respect dû à son lecteur.
 

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