L’ALLEMAGNE, UNE PRESIDENCE DE L’UNION POUR RIEN ?

Publié le par Jean Quatremer - Europeus.org

La présidence de l’Union européenne a une apparence, l’Allemagne : ses ambitions sont fortes, mais elle n’a pas les moyens politiques de les réaliser. Elle a une réalité, la France : c’est en effet elle qui détient la plupart des cartes de la relance européenne après son «non» à la Constitution européenne du 29 mai 2005. C’est d’elle que dépend l’avenir du traité constitutionnel et donc de l’Union puisque sans elle, aucune sortie de crise n’est possible. Le constat est cruel pour Angela Merkel, qui a pris la tête de l’Union pour six mois, le premier janvier 2007: la Chancelière allemande n’a d’autre choix, en dépit de son impatience, que d’attendre que la France se soit choisi un nouveau Président de la République et une nouvelle Assemblée nationale : c’est seulement à ce moment là qu’elle pourra dire enfin ce qu’elle souhaite. Hasard malheureux des calendriers, le Conseil européen des 21 et 22 juin, qui marquera la fin de la présidence allemande, tombera au lendemain du second  tour des élections législatives… On comprend mieux, dès lors, que le gouvernement allemand répète sur tous les tons qu’il ne faut pas «attendre de miracle» de sa présidence.

Toute proposition de relance constitutionnelle, aussi prudente soit-elle, risque, en effet, d’influer sur les élections françaises du printemps. Même un calendrier ne sera pas simple à adopter, puisqu’il implique des choix de fond qui orienteront la substance même de la nouvelle «Loi fondamentale» européenne que souhaite l’Allemagne : réunir une nouvelle «convention européenne», comme celle qui a rédigé le projet de Constitution mort-né,  ou se contenter d’une simple conférence intergouvernementale, utiliser le texte rejeté par les Français et les Néerlandais comme base unique de Constitution ou comme l’une des bases de la négociation, renégocier ou non l’ensemble du texte, etc.. Autant de questions qu’il faudra trancher au préalable. Or, en France, la question européenne est devenue extrêmement sensible : les clivages apparus durant la campagne référendaire, bien loin de s’être résorbés, se sont plutôt accrus.


En effet, une bonne partie des «nonistes» de gauche assume désormais sans complexe leur souverainisme –qui était jusque-là le monopole de la droite extrême-: pour eux, l’Etat nation est perçu comme le cadre naturel de «l’Etat social» et l’Union comme le «cheval de Troie» d’une mondialisation menaçante pour le «modèle social» hexagonal. Autant dire que la candidate socialiste, Ségolène Royal, fera tout pour éviter d’aborder la thématique européenne afin de ne pas se couper de sa gauche souverainiste. Toute proposition trop ambitieuse venant d’Allemagne ne pourrait que la mettre dans l’embarras.


A droite, Nicolas Sarkozy n’a pas le même handicap, l’Europe n’étant pas véritablement un clivage au sein de sa famille politique : il n’hésitera donc pas à mettre la question sur le tapis pour embarrasser son adversaire socialiste. Néanmoins, il ne faudra pas attendre de lui un fort engagement européen durant la campagne. En effet, en bon populiste à l’affût des tendances lourdes de l’opinion publique, le candidat de l’UMP a compris que le «non» au référendum du 29 mai 2005 était aussi un «non» à l’Europe telle qu’elle se fait. Mis à part un discours très «européen» prononcé à Bruxelles en septembre dernier, il creuse depuis une veine eurosceptique en accusant notamment l’euro et la Banque centrale européenne de tous les maux de l’économie française…


L’Allemagne est-elle pour autant condamnée à l’immobilisme ? Pas forcément. Une chose est sûre : elle doit d’ores et déjà afficher qu’elle a compris que les Français ne revoteront pas en l’état le texte rejeté en mai 2005, même enrobé d’un «protocole social» non contraignant. Ce serait prendre le risque de crisper davantage les Français, y compris ceux qui ont voté «oui». Berlin doit aussi être capable de dépasser ses propres revendications : car si le projet de Constitution européenne répondait à la plupart de ses préoccupations en terme institutionnel, son poids démographique dans la grande Europe étant clairement reconnu, une partie des citoyens français ont manifesté qu’ils considéraient qu’il n’était pas assez «social».


De l’indépendance absolue de la Banque centrale au Pacte de stabilité, du libre-échange aux institutions en passant par les lacunes des politiques fiscale et sociale, la remise en cause des politiques communes (aides régionales, politique agricole commune) ou l’élargissement à marche forcée, les Français se reconnaissent de moins en moins dans l’Union. Attention : la France a été une «victime» consentante : ses différents gouvernements et même le peuple (qui a voté «oui» au traité de Maastricht en septembre 1992) ont largement concouru à façonner cette nouvelle Europe.


Chaque gouvernement, au nom de la défense de ses intérêts nationaux, a ainsi façonné au fil du temps une Europe qui apparaît comme une machine dérégulatrice alors que l’Etat s’est réservé le rôle de rempart protecteur (en matière sociale notamment)… Extraordinaire contresens ! Mais il faut désormais en tenir compte sauf à se couper définitivement de la France, mais aussi des peuples : combien auraient voté «non» si la Constitution avait été partout soumise à référendum ? Il y a manifestement un malaise européen et il faut y répondre autrement qu’en essayant de défendre à tout prix le projet de Constitution.


Autrement dit, il est clair que ce projet, en se focalisant trop sur la mécanique institutionnelle (qui n’intéresse pas les citoyens) et en reprenant l’ensemble des traités existants, sans explication, n’a pas répondu aux attentes des Français et, sans doute, européens. Berlin pourrait donc montrer qu’elle a compris le message et essayer de faire prévaloir une nouvelle approche du projet européen, un projet mettant davantage l’accent sur la solidarité (sociale, fiscale, budgétaire, etc), sur les  politiques d'avenir (recherche par exemple). Cela risque de déplaire au Royaume-Uni ? Berlin doit choisir : perdre définitivement Paris ou froisser Londres. Mais une chancelière conservatrice pourra-t-elle tenir un tel langage ? Et osera-t-elle aborder tous ces sujets qui fâchent ? Cela nécessitera du courage et n’apportera guère de lauriers…

Publié dans Divers

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