La vision déformée de Sarkozy

Publié le par The Guardian

Il y a une supposition partagée à la fois dans les cercles intérieurs de Tony Blair et de Gordon Brown : Nicolas Sarkozy sera élu prochain président de la France le 6 mai. Mais l'actuel et le futur (probable) occupants travaillistes de Downing Street vont plus loin que cela. Ils pensent aussi que la victoire de Sarkozy sera dans les meilleurs intérêts de la France, de la Grande-Bretagne et de l'Europe. Ces points de vue sont partagés avec enthousiasme par David Cameron, du Parti Conservateur. Les suppositions de Londres en disent plus sur la politique britannique que sur la politique française. La vérité est que M. Sarkozy n'est ni le favori, ni le président dont la France a besoin, à une période aussi difficile et délicate de son histoire.


Hier, M. Sarkozy a été élu comme candidat officiel du parti droite, l'UMP. Pourtant, étant donné qu'il était seul en lice dans le scrutin, il a eu remarquablement eu du mal à gagner. Seulement 69% de l'ancien parti gaulliste a voté dans cette élection, significativement moins que ce que M. Sarkozy avait espéré, et cela s'est vu sur son visage lorsque les chiffres furent annoncés. Ce résultat a ébranlé sa revendication selon laquelle le spectaculaire Sarko show d'hier avait montré que la famille de centre-droit est unie. M. Sarkozy avait travaillé avec assiduité pour capturer le soutien de ses rivaux potentiels, tout dernièrement de la ministre de la défense, Michèle Alliot-Marie. Mais le Premier ministre Dominique de Villepin a refusé de voter pour lui et n'a fait qu'une brève apparition au congrès d'hier, tandis que le Président Chirac, qui n'a pas totalement levé l'hypothèse de se représenter, est resté entièrement à l'écart. Si M. Sarkozy effraye un grand nombre de ses propres électeurs, pensez à ce que le public pourrait faire en général.


Tout ceci est une preuve supplémentaire, s'il en était besoin après la manière dont il s'est comporté lors des émeutes de banlieue de 2005, que M. Sarkozy est un politicien extrêmement diviseur. Il a du mal, pas seulement pour remporter la présidence contre la candidate de gauche, Ségolène Royal (qui est aussi peu diviseuse que Sarkozy est diviseur) mais aussi de rassembler la droite autour de sa propre cause. Cela sera un acte d'équilibre difficile. M. Sarkozy doit minimiser la menace de l'extrême droite d'un Jean-Marie Le Pen qui n'a jamais été aussi dangereux et minimiser la contestation au centre de la part de l'UDF, François Bayrou, tout en essayant simultanément d'empêcher M. Chirac ou un autre gaulliste plus classique de monter une contestation de dernière minute. Un faux pas politique, n'importe quand, pourrait avoir des conséquences désastreuses pour sa cause. Les sondages donnent actuellement M. Sarkozy et Mme Royal (respectivement à 33% et 32%) comme les deux clairs favoris pour le premier tour du 22 avril. Pour le deuxième tour, ils sont à égalité à 50% chacun. Donc, les enjeux ne sauraient être plus grands.


Cela justifie difficilement la supposition à Londres selon laquelle M. Sarkozy sera le probable vainqueur. Mais l'interprétation erronée de ce qu'il est constitue une faute encore plus grave que l'interprétation erronée de ses chances. Les dirigeants britanniques ont une habitude paresseuse de ne voir que les choses qu'ils veulent voir dans le candidat UMP - l'homme politique dur, pro-américain et économiquement libéral - sans prendre suffisamment en compte, ni les inconvénients, ni de ce que ces qualités impliqueront probablement dans les contextes français et européen des cinq prochaines années. Que M. Sarkozy représente une rupture nécessaire des aspects importants de la version en faillite du Gaullisme de M. Chirac sur le plan intérieur est sans aucun doute. Il est un challenger de tabous. Sa candidature marque un changement de l'économie d'Etat centralisée et des modèles sociaux qui ont dominé les deux branches de la politique française pendant le 20ème siècle. Mais la nouveauté ne suffit pas. M. Sarkozy est provocateur et impitoyable et son appel électoral - qui combine un populisme anti-immigrés, un conservatisme de classe-moyenne et une dérégulation économique extensive - n'offre pas un modèle européen pour le 21ème siècle que la Grande-Bretagne devrait épouser. Mme Royal offre aussi à la France et à l'Europe une rupture par rapport au passé politique. Mais son approche pragmatique et d'inclusion sociale offre à son pays et à notre continent un moyen bien plus constructif et fiable d'avancer que celle de M. Sarkozy.


article original : "Sarkozy's distorted vision"

Publié dans Divers

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