La perspective habitée : notre nouveau rapport au pouvoir.

Publié le par Mathieu Bertolo - agoravox.fr

Ce n’est pas une critique personnelle adressée à Monsieur Sarkozy après son intervention aux Portes de Versailles. Dans un reportage sur l’élection de Ségolène Royal aux primaires, j’avais vu la même chose : il y a cette année, cela existait sans doute avant mais je n’ai su le voir, des connotations religieuses prononcées qui entourent l’image des candidats à la présidentielle. Ce billet traite de l’imagerie politique et de la réalité citoyenne.


Ce drôle de constat de ma part date de l’élection de Ségolène Royal aux primaires. Même si ce n’est pas tant un effet voulu. Avant d’entrer dans la Mutualité, les cloches de l’Eglise d’à côté se sont mises à tintinnabuler. Certains journalistes se sont alors lâchés dans le registre religieux : sacrement, onction...

Dans un billet publié sur Mémoire Vive, ce fait est brièvement relevé (prêche...). L’auteur(e), ayant hier assisté au Congrès de l’UMP, témoigne d’une forte impression, voire d’un léger sentiment d’écrasement.

Aussi ce sentiment n’est pas anodin mais construit. Au Moyen Âge, les représentations iconographiques des seigneurs avaient le même effet sur les gens. Les seigneurs (et autres autorités religieuses) étaient représentés de façon disproportionnée à côté de serfs tous petits. Ainsi, cette mise en image 2D avait certaines conséquences sur les représentations et la réalité de tous ces gens.

Je ne voudrais pas faire trop d’Histoire, juste dire que plus tard vint la perspective qui annonça l’époque baroque, qui bouleversa nos représentations du pouvoir avec notamment la remise en cause de l’autorité religieuse incarnée par le roi ,qui peu à peu va s’émanciper du pape (oui, je saute plein d’étapes, je ne me rappelle plus tous mes cours), mais l’idée est que ces différentes époques ont à chaque fois considérablement influencé nos façons de nous représenter les actions de nos représentants, et le pouvoir en général, de façon originale.

Ainsi, le parallèle entre l’époque baroque où Louis XIV avait du mal à tenir les Jansénistes (et autres trouble-fêtes qui voulaient être califes à sa place) et notre époque contemporaine est déconcertant. En effet, à l’instar du tableau Les Ménines de Vélasquez, datant de la même époque, aujourd’hui on ne sait plus qui regarde depuis la scène du pouvoir, on ne sait plus où elle se trouve, on ne sait plus qui regarde en direction du pouvoir, entendu comme légitime. C’est peut être pour cela qu’on évoque nos souvenirs religieux (sans jugement de valeurs) pour retrouver des repères.

Je ne suis pas en train de "casser du sucre" sur le dos des hommes politiques ou des institutions (encore que certaines...), ni même des journalistes. Je les respecte grandement surtout quand ils font leur travail.

L’auteur(e) de Mémoire vive qui, dans un autre billet, met en lumière certaines conséquences de l’arrivée d’ Internet en politique (le phénomène inverse connaissant plus de difficultés) ouvre une brèche sur l’imagerie politique actuelle lorsqu’elle nous parle de de la fin du off . Aussi, on pourrait faire un parallèle entre cette absence d’une vision stable de ce qui se passe sur la scène du pouvoir et l’idée de l’ Europe où, par exemple, une partie considérable du droit à l’oeuvre en France est fabriquée à Bruxelles sans que cela face la une. De plus, on sait qu’à Bruxelles beaucoup d’intérêts outre-Atlantique, chinois, indien, etc., essaient de s’imposer à travers le lobbying, alors que nos députés européens n’ont pas le temps de se rendre au Parlement. Enfin, dans une Europe où on ne sait pas si ce sont les Etats membres ou les institutions qui gèrent, où situer la scène du pouvoir ? Par conséquent, comme dans l’époque baroque, nos représentations du pouvoir changent, elles ne sont plus figées sur le même modèle que celui qui lentement prit place au sortir de la Seconde Guerre mondiale.

Mais pour revenir à la politique spectacle, Nicolas Sarkozy n’a pas voulu "mettre le paquet" sans raison. Il veut s’imposer de toutes ses forces dans ce monde où on ne voit plus rien de ce qui est réellement en train de se passer autour des enjeux liés au pouvoir. Or, cette stratégie est à double tranchant, il crée une émulation, sans doute générée par son talent, mais il oublie que ce genre de spectacle est en parfaite contradiction avec la montée des enjeux du pouvoir de demain. Ceux qui passent par les réseaux, les citoyens intelligents (ça vous fait rire ?), je parle des citoyens qui s’organisent sans étiquette politique pour agir sur des thèmes précis, le partage d’informations décisives, l’implication rapide de nouveaux acteurs dans ces nouveaux espaces éclatés de la décision (ex : Les Enfants de Don Quichotte)... si, dans le passé, les gens avaient la mémoire courte et se laissaient emporter pour voter sur des registres plutôt émotionnels - et la télévision n’y est pas pour rien -, Internet change un peu la donne et le champ d’action des citoyens.

Il laisse des traces et, de fait, change notre regard, le nourrit par l’archivage et la connaissance à portée. C’est la perspective habitée et ce qui connaissent Second Life savent que nous n’en sommes qu’au début. Les internautes (potentiels électeurs) peuvent analyser, juger, commenter et surtout être écoutés par des candidats ou d’autres électeurs. En ce sens Nicolas Sarkozy cristallise la fin d’une époque commencée avec de Gaulle et le vote du président au suffrage universel direct qui débouche aujourd’hui sur ce que l’on nomme : la "peopolisation" de la politique. On peut lui accorder cet héritage-là ! Aussi, quand il nous invite à le “supporter” je pense qu’il fait fausse route, nous ne pouvons plus réduire les militants à de simples “supporters”, la vérité est là qui attend sagement au coin. Nous voulons et valons plus que ça. Le spectacle n’existerait pas sans une véritable contre-scène du pouvoir. Une qui ne soit pas un spectacle et qui repose sur des millions d’électeurs portant leurs valeurs dans une urne.

Ainsi, il est un phénomène paradoxal de notre société. Au moment où la politique spectacle est à son apogée, l’envie de porter au pouvoir ses lettres de noblesse ne s’est jamais autant fait désirer (je ne l’ai pas fait exprès) par des citoyens avides de comprendre, de s’impliquer, de porter leurs valeurs avec courage. Et, plus humblement, de voir poindre la vérité autour du pouvoir.

Publié dans Divers

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