Les candidats du vide et de la guerre

Publié le par Philippe Cohen - marianne2007.info

La transparence peut être le meilleur alibi du vide. La une du Monde sur le patrimoine des candidats m'a plongé dans une perplexité presque dépressive. Le quotidien qui reste de référence juge urgent de nous apprendre qu'Arlette Laguillier dispose d'un crédit pour l'achat de sa Clio, qu'Olivier Besancenot possède un appartement estimé à 37 000 euros ou que la bienheureuse Madame Lepage s'acquitte de l'ISF grâce aux honoraires de son cabinet d'avocat et aux revenus de son époux. Ces données qui engagent assurément l'avenir du pays sont évidemment fournies au nom de la sacro-sainte « transparence », valeur cardinale dans le monde médiatique et qui doit, bien entendu, s'imposer à tous ?. sauf aux journalistes et à ceux qui les dirigent, car on porterait alors gravement atteinte à la liberté de la presse?

Le Monde n'est évidemment pas seul en cause. Sa « une » résulte de la réaction unanime des politiques : à peine la polémique sur l'ISF du couple Hollande-Royal était elle lancée sur Internet que tous ou presque s'empressaient de déclarer l'état de leur richesse, comme s'ils acceptaient de flatter « l'envie, les passions tristes et les haines impuissantes » (Stendhal) qu'ils prêtent à leurs électeurs. Cela rappelait la peu glorieuse fatwa contre Hervé Gaymard, lorsqu'un Ministre accepta de répondre à un véritable interrogatoire policier sur les ondes : « Combien de m2 votre appartement, Monsieur le Ministre, les Français veulent savoir ! »

Un seul a refusé de sombrer dans le ridicule ? enfin, pendant 24 heures ? Jean-Marie Le Pen, qui, ironisant sur ses concurrents, a déclaré qu'il tenait à informer les journalistes de la marque de son slip, Dim?. Continuons comme ça et, dans quelques semaines, nous entendrons à nouveau les patrons des instituts de sondages, nous déclarer qu'ils ne pouvaient mesurer la montée du vote FN, car celle-ci s'est effectuée dans la nuit du samedi au dimanche précédant l'élection, où, comme chacun sait, le sondage est interdit par une loi qu'ils jugent liberticide.

L'impéritie de cette séquence pose naturellement la question : que peut-on attendre de cette campagne ? Ici, une évidence s'impose : le job du Président sera, du début à la fin, constitué par la confrontation du pays avec le monde comme il va. On ne peut plus ? sauf peut-être sur les dossiers de l'Education nationale et des médias ? distinguer la politique extérieure, qui concernerait l'élite de la politique intérieure qui serait allouée au peuple. Le pouvoir d'achat ? Le chômage ? L'inquiétude des classes moyennes ? Tout cela renvoie au choix d'une stratégie face à la mondialisation. Soit nous continuons à nous conformer au dogme du libre-échange intégral, qui contraint les entreprises à fuir l'Hexagone ou à sous-traiter leur production, et nous verrons la désindustrialisation se poursuivre, la croissance stagner et le chômage augmenter, même camouflée par un thermomètre de plus en plus aligné sur celui de nos voisins européens. Soit nous proposons à l'Allemagne et aux pays européens une alternative, c'est-à-dire une stratégie commune fondée sur la préférence communautaire et la mise en chantier d'une politique industrielle commune.

L'immigration ? Sur ce dossier, la réponse devra aussi être européenne, et cesser d'opposer une générosité abstraite (est-ce si généreux d'accueillir des gens dans des taudis ?) à une xénophobie craintive. Le débat lancé par les enfants de Don Quichotte a ignoré la présence d'immigrés en situation irrégulière parmi les SDF abrités dans les tentes. Leur octroyer le droit au logement automatique quand ils n'ont pas de travail aboutirait à créer un appel d'air supplémentaire que nous n'avons pas forcément les moyens d'assumer. La France va continuer à accueillir des immigrés, c'est entendu. Il y aura encore et toujours des travailleurs clandestins. Mais la générosité dans un seul pays est, comme le socialisme de Staline vouée à l'échec. L'Europe doit donc bâtir une politique africaine digne de ce nom qui vise à contenir les émigrations de la misère et à stimuler la croissance sur le continent africain. Pour cela il faut une politique des moyens autrement plus importants que ceux qui sont déployés aujourd'hui, sans doute un plan Marshall européen au bénéfice d'une croissance équilibrée de l'Afrique et du Maghreb.

Enfin, la politique extérieure classique n'est pas le domaine le moins préoccupant pour notre futur immédiat. Il existe un risque d'embrasement majeur si le président Bush animé par sa logique folle déclenchait des frappes ciblées « classiques » ou nucléaires en Iran. Les conséquences en seraient désastreuses. Et si la présence de Jacques Chirac à l'Elysée ne nous protégait plus pour longtemps de la folie bushiste ? Et si donc le président américain attendait l'arrivée d'un autre locataire à l'Elysée afin de relancer son offensive contre l'Iran ? Sur ce point, Ségolène Royal n'est peut-être pas aussi inquiétante que Sarkozy, dont chacun sait qu'il aurait entraîné la France derrière la coalition américaine en 2003. Mais elle a salué l'Irak comme une jeune démocratie et appelé à de sévères sanctions contre l'Iran, où elle propose en prime d'interdire le nucléaire civil, allant sur ce point plus loin encore que Bush. Ce qui fait dire à mon ami Emmanuel Todd que Sarkozy et Royal, qu'il a qualifiés de candidats du vide, pourraient finalement devenir les candidats de la guerre. Le patrimoine des candidats comme la couleur de leurs sous-vêtements. est passionnant. Mais connaître l'option de la France, puissance nucléaire, dans le cas, malheureusement prévisible, d'une vraie guerre des civilisations est encore plus essentiel.

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