Le nouveau président et les quatre millions de chômeurs

Publié le par Patrick Salmon - agoravox.fr

Une fois encore, les statistiques du chômage publiées ce mardi font, comme chaque mois, l’objet de polémiques justifiées. Les principaux candidats à l’élection présidentielle, la majorité des leaders syndicaux et de nombreux économistes sont aujourd’hui d’accord pour dire que la statistique médiatisée du nombre de demandeurs d’emplois de catégorie 1 inscrits à l’ANPE ne reflète aucunement la réalité du chômage et de la précarité. Ce constat étant partagé, le temps est venu de poser LA question: quel nouveau président acceptera de démarrer son quinquennat en affichant plus de quatre millions de chômeurs?


Une série de faits récents montre que le nombre des chômeurs de catégorie 1, environ deux millions, ne correspond en rien à la réalité du chômage.


Citons d’abord la dernière enquête de recensement de l’Insee. Elle a été rendue publique mardi 16 janvier et elle indique qu’il y avait, début 2005, 28,2 millions d’actifs en France métropolitaine. Parmi ceux-ci, 24,9 millions de personnes avaient un emploi, tandis que 3,3 millions se déclaraient chômeurs.


Citons ensuite le report de 6 mois de la publication par l’INSEE du taux de chômage 2006 selon la définition du BIT (Bureau international du travail). Le BIT considère comme chômeur quiconque se déclare sans travail et souhaite en trouver un. En France, une enquête est menée chaque trimestre par l’Insee auprès d’une population de 70 000 personnes. Les résultats de cette dernière enquête sont modulés par les statistiques de l’ANPE pour aboutir au taux de chômage annuel qui est publié en mars de chaque année. Le taux de chômage pour 2006 devait donc être publié en mars 2007. Il ne devrait finalement l’être que six mois plus tard : « Les vrais chiffres du chômage 2006 dissimulés pour cause d’élection » titrait Le Canard enchaîné du 24 février. Selon ce journal, le taux de chômage serait de 9,2 % et non de 8,7 % comme l’affiche le gouvernement.


Citons enfin, ces « chômeurs invisibles » mis en lumière, entre autres, par le collectif ACDC (les Autres Chiffres du chômage) : les 220 000 chômeurs des DOM, les 870 000 demandant un temps partiel ou temporaire, les 412 000 dispensés de recherche d’emploi (chômeurs âgés), les 452 000 travaillant à temps partiel ou temporaire contraint et, enfin, les 320 000 non immédiatement disponibles car ils sont en formation, en stage ou en arrêt maladie. Il y a au total plus de 2 millions de chômeurs invisibles ; un nombre égal au nombre de chômeurs officiels.

Les récentes déclarations de nombreuses personnalités critiquent clairement la statistique mensuelle du chômage.


« Le risque de chômage ressenti par les Français est d’ailleurs bien supérieur à 10 %. Si l’on ajoute au nombre officiel de chômeurs, tous ceux qui sont artificiellement sortis des statistiques du chômage (inscrits à l’ANPE mais dans des catégories non comptabilisées comme du chômage, bénéficiaires du RMI non inscrits à l’ANPE, seniors dispensés de rechercher un emploi, contrats aidés) et si l’on isole le secteur public (5,2 millions de fonctionnaires et personnes assimilées) pour lequel il n’y a pas de risque de chômage, on aboutit en réalité à un taux de chômage de 20 %. Il faut rapporter en effet le nombre de chômeurs à la taille du marché sur lequel ils cherchent un travail, c’est-à-dire à la taille de l’emploi privé. C’est ce qui explique ce sentiment important de précarité » écrit Nicolas Sarkozy dans son ouvrage Témoignage paru en juillet 2006.


« Le taux de chômage, même sans « nettoyage statistique », ne rend que très partiellement compte de la réalité vécue du sous-emploi » affirme Ségolène Royal dans Chômage, sous-emploi et précarité, les chiffres du désordre sur le site « Désirs d’avenir ».


Citons enfin François Chérèque qui s’exprimait ce lundi soir sur France Inter et sur I-Télé dans Le Franc Parler : "L’INSEE nous donne des chiffres et c’est comme ça que l’on fait les comparaisons d’une année sur l’autre (...). Il semble que le gouvernement ne veut pas donner ces chiffres consolidés et qu’il les reporte après les élections. Dans une période où l’on va parler du bilan du gouvernement, on ne peut pas être dans la suspicion sur les chiffres, on a besoin rapidement des chiffres comparables aux autres années". Le responsable de la CFDT a aussi indiqué "qu’au-delà des chiffres concrets qui sont donnés en comparaison avec les autres pays, il y a tous les salariés qui sont dispensés de recherche d’emploi, 415 000 salariés de plus de 57 ans indemnisés par l’UNEDIC et qui ne sont pas comptés dans les chômeurs (...). Une grande partie des gens qui ont le RMI ne sont pas comptés à partir du moment où ils ne sont pas inscrits à l’ANPE (...). On sait très bien que le nombre de chômeurs est plus élevé", affirme le secrétaire général de la CFDT, qui l’évalue à "trois millions et demi" d’individus.


Le temps est vraiment venu de publier et de médiatiser régulièrement une série d’indicateurs reflétant la réalité et la complexité des situations de sous-emploi, de précarité, de chômage et, bien évidemment, d’activité. Les indicateurs d’activité (solde des créations/destructions d’emplois) et de pauvreté ainsi que le nombre total de chercheurs d’emploi devraient être aussi importants que le nombre de chômeurs en catégorie 1 pour déterminer les politiques publiques de lutte contre le chômage. Tous ces indicateurs existent déjà, aucun n’est à créer. L’importance accordée à un seul indicateur conduit à des politiques publiques de très court terme visant à ne pas dépasser des seuils présentés comme symboliques (la barre de 1 million de chômeurs, celle des 2 millions et celle des trois millions). Même si l’élément statistique ne suffit bien évidemment pas à bâtir une politique publique de lutte contre le chômage, le débat sur la statistique n’est en rien accessoire. Il est désormais essentiel que les candidats s’expriment sur cette question.

Publié dans Divers

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article