Refuser un emploi est-il refuser de travailler ?

Publié le par Lamido - actuchomage.org



La valeur travail semble bien être la valeur pilier de la plupart des discours et interviews politiques actuels. C’est sur ce pilier que nos hommes et femmes politiques tentent de construire leurs ambitions pour notre pays :


• Nicolas Sarkozy, TF1 le 14 janvier 2007 : « … que le travail ça vaut quelque chose… parce qu’on travaille pas assez, parce qu’il faut donner davantage de travail... je veux remettre le travail au cœur de la société, je veux que les gens se disent mais ça vaut le coup de se donner du mal puisqu’on en a la récompense… »
• François Bayrou, France Info, 18 janvier 2007 : «Nous devons mettre fin au découragement et au désespoir de ceux qui ne peuvent plus regarder leurs voisins parce qu’ils ne trouvent pas d’emploi.»
• Olivier Besancenot : «L’emploi, le pouvoir d’achat, le logement, les services publics, les mesures frappant la jeunesse sont des questions brûlantes pour lesquelles nous avançons des propositions.» (Programme site internet de la LCR)
• Marie-Georges Buffet : «D’abord, éradiquer le chômage.» Premier des quatre chantiers détaillés sur le site internet du Parti communiste.
• Ségolène Royal a également expliqué qu'elle avait «commencé (sa) vie en n’ayant rien, donc c’est le fruit de mon travail», précisant que son patrimoine à l’issue de «30 années de vie professionnelle» est de «355.000 €» (Libération 17 janvier 2007).

La valeur travail est mise en avant partout et devient un thème principal de campagne électorale. On l’associe à l’argent reçu en récompense, comme fruit de son labeur. Quand le fruit de son travail est l’argent que l’on récolte, toute richesse est sensée être justifiée par son travail. Ainsi, nous prenons des formules clichés telles que «plus je travaille, plus je suis riche», «travailler plus pour gagner plus», pour des vérités qui servent à justifier la valeur travail mais surtout la valeur argent.

Quand on y rajoute la valeur "liberté", la notion de travail se transforme en "choix" : si je le veux bien, je travaille plus et ainsi je gagne plus d’argent ; si je ne le veux pas, je ne travaille pas et je ne gagne pas d’argent.

Sauf que le travail tel qu’il est conçu depuis quelques décennies implique l’existence d’un contrat de subordination entre le salarié et l’employeur. Cette liberté évoquée est la liberté que donne l’employeur au salarié de travailler, voire de travailler plus - lire Le salarié au sifflet -, sachant que cette liberté a un coût pour l’employeur.

Une liberté qui est liée à un paramètre de gestion est-elle une vraie liberté ? La liberté qui s’octroie à une personne par une autre personne, selon son bon vouloir, ne peut être qu’une aliénation. La seule liberté possible est celle que l’on s’octroie soi-même et que l’on confronte avec la liberté d’autrui.

Si l’on associe la notion de travail à sa valeur, toute personne qui a un emploi devient un "valeureux travailleur"… et s’il n’en a pas, dans une société qui a un taux de chômage relativement important, il peut, à défaut, être un "valeureux chercheur"… à la condition qu’il soit un «véritable» chercheur, c’est-à-dire un chercheur qui cherche réellement du travail. Il se différencie du chercheur qui ne cherche pas vraiment du travail, qui n’est pas un individu valeureux (nombre de personnes indemnisées par l’Assedic ont été radiées - sanctionnées ? - de l’allocation chômage parce qu’elles n’avaient pas une recherche d’emploi «convaincue» ! ).

Le "demandeur d’emploi" est bien devenu un "chercheur d’emploi ". Une demande implique une réponse à fournir car elle s’adresse à quelqu’un, de même qu'une recherche n’engage que le chercheur… Un chercheur a-t-il un devoir de trouver ? Ou toute recherche se suffit-elle à elle-même ? Devons-nous appliquer à toute recherche d’emploi la formule "qui cherche trouve" ?

Les critères de recherche d’emploi réelle et convaincue existent. Une recherche d’emploi réelle est, par exemple, définie par un ou des contrats intérimaires sur une période déterminée. Autrement dit, une personne qui cherche réellement un travail… trouve du travail.
Alors que chercher un travail pourrait se suffire à lui-même, paradoxalement, c’est bien avoir un travail qui se suffit maintenant à lui-même car c’est bien le but ultime (peu importent les conditions selon lesquelles il est effectué) de cette recherche d’emploi. Nous connaissons la formule "tout plutôt que le chômage".

Ainsi, celui qui cherche réellement un travail (qui est valeureux) et qui n’en trouve pas ne peut accepter ce fait qu’en le nommant malédiction, calamité, voire punition. Ainsi des milliers - des millions - de personnes se sont auto-jugées méprisables et inadaptées parce que subissant un grand malheur. Prêtes pour la condamnation et la mise à l’écart. Prêtes pour l’obéissance aux règles les plus absurdes de la société : prouver sa demande d’emploi, par exemple, alors que celle-ci n’est en fait qu’une offre de travail !

N’est-il pas nécessaire d’en finir avec cette réalité qui fait fuir la pensée ? Car penser "ceux qui travaillent sont valeureux et ceux qui ne travaillent pas ne sont pas valeureux" est le degré zéro de la pensée. Ou le degré suprême d’une idéologie qui se veut dominante.

Celui qui travaille (qui n’est pas au chômage) n’est pas plus "en faveur du travail" que celui qui ne travaille pas (qui est au chômage). Celui qui est au chômage n’est pas "contre" le travail, pas plus que celui qui n’est pas au chômage.

Au-delà des promesses électorales et des slogans de campagne présidentielle, questionner la valeur travail doit devenir une réalité réelle de notre collectivité, pour que des politiques éclairées puissent envisager des modes de fonctionnement progressistes.

Si la valeur travail est fondamentale, si le travail doit être «revalorisé», si l’être humain aujourd’hui respecte vraiment le travail, il doit alors refuser tout CDI ou tout autre contrat, sauf si celui-ci lui permet de gagner assez d’argent pour se loger, se nourrir, se chauffer, s’habiller et avoir une vie sociale. Gagner moins, en travaillant, que ce qu’il faut pour se loger c’est, de toute façon, vivre dans d’horribles souffrances.

Refuser un travail qui ne permet pas de vivre dignement, ce n’est pas être paresseux, amoral, associable, inadapté, exclus, non : refuser un travail aujourd’hui, si celui-ci ne vous permet pas de vivre en dessus du seuil de pauvreté, c’est être quelqu’un de digne et de respectable, au contraire.

La société déverse sur les épaules du chômeur tout le mal-être de son époque. La seule solution, pour que l’issue ne lui soit pas fatale, c’est que celui que l’on dit chômeur, donne une issue à ce mal-être. Qu’il soit créateur de sa vie, qu’il devienne artiste en fait.
Parce qu’il ressent dans tout son corps et son mental comme une calamité, parce qu’il a cette connaissance-là, tout chômeur aujourd’hui est déjà un artiste. A une seule condition : qu’il ne se sente pas coupable de ne pas avoir un travail… car il a aussi… un travail : celui de questionner la valeur travail.

Refuser un travail qui ne nous convient pas n’est pas refuser de travailler, c’est juste (re)trouver sa dignité. Quand le travail n’est plus que l’objet d’une quête qui exige l’abandon d’une partie de nos exigences (ce que nous estimons essentiel à notre bien-être) pour enfin "trouver le salut", ce n’est plus un travail que l’on est susceptible de trouver mais l’abdication de sa propre liberté. Quand la "liberté de travailler plus" n’est plus que la liberté de s’attacher à chercher, à toujours chercher plus, chercher mieux, au prix de notre autodépréciation, cette liberté-là n’est plus qu’une dépossession. Quand la seule espérance c’est de correspondre au bon profil, de quelle liberté parle-t-on ?

Refuser un travail qui ne nous convient pas, refuser un travail qui n’est pas essentiel à notre bien-être, ce n’est pas refuser de travailler, c’est aider la société à ne pas atteindre son point de non-retour, celui où l’individu s’autocontrôle inconsciemment et en permanence alors que le mot d’ordre des dirigeants est la LIBERTÉ.

Publié dans Divers

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