“Travailler plus pour gagner plus” : d’une misérable rhétorique

Publié le par dana hilliot - agoravox.fr

Nicolas Sarkozy est interviewé par le Figaro.


Bien que n’ayant pas été invité à prendre part à cette discussion, je me permets néanmoins de répondre à mon tour à Monsieur Sarkozy, en me posant en quelque sorte du côté de ceux qui, pour des raisons diverses et variées, ne réussissent pas à intégrer la “France qui gagne”, bref, ceux qui, pour le dire vite, “perdent”.


Mais d’abord citons un extrait de l’interview en question :

-------------------------------------------------------------------------------

(le fig.) - Vous parliez des valeurs de la droite. Quelles sont-elles  ?


(
N. Sarkozy) - Au premier rang, je mettrai la valeur travail dont l’oubli résume à mesyeux toute la crise morale française. Le travail a été délaissé par la droite et trahi par lagauche. Les socialistes ne parlent plus des travailleurs, c’est un signe. Je veux être lecandidat du travail. C’est ma cohérence et le ciment de mon projet. La deuxième valeur, c’est le respect. L’erreur de mai 68, c’est d’avoir pensé faire le bonheur de l’élève en leconsidérant comme l’égal du maître. Or, si l’élève a vocation à dépasser le maître, il doitrespecter son autorité. Enfin, il y a la valeur de responsabilité. Je considère qu’il n’existepas de droit sans devoir en contrepartie. Je demande que nul ne puisse refuser plus dedeux offres d’emploi qui correspondent à sa qualification. Je demande aussi qu’il n’y aitpas de minimum social sans une obligation d’activité en contrepartie.


(
le fig.) - Avec ce discours, est-ce que vous ne refaites pas aux Français le coup de la «  fracture sociale » ?


(
N. Sarkozy) - La fracture sociale c’était défendre les pauvres sans travail. Je veux qu’onoublie pas les travailleurs pauvres. Je ne promets pas plus d’assistance, mais plus detravail. Je suis contre l’égalitarisme, l’assistanat, le nivellement, pour le mérite, la justerécompense des efforts de chacun, et la promotion sociale.


(
le fig.) - Sur la valeur travail, l’immigration ou l’éducation, Ségolène Royal ne dit- ellepas la même chose que vous ?


(N.
Sarkozy) - Les socialistes proposent de travailler moins. Moi, je propose de gagnerplus. Jusqu’à présent, la candidate socialiste ne nous a pas fait l’honneur de nous dire cequ’elle proposait sur les 35 heures. Moi, je le dis très simplement : je veux que les 35 heures soient un minimum, pas un maximum. Sur les clandestins, c’est clair : si je suisprésident de la République il n’y aura pas de régularisation globale. Est-elle prête àprendre le même engagement ?

-------------------------------------------------------------------------------------------------

(dh) - La valeur travail dites-vous ? Mais en quoi le travail est-il une valeur ? This is the question. C’est-à-dire... il y a bien des gens qui travaillent, dans des ateliers de couture, des fabriques d’automobile, des pizzerias, des salons de coiffure, il y a des médecins, des avocats, des conseillers en relations publiques, des ministres, des traders. Tous ceux-là exercent une activité dont on pourrait dessiner les caractéristiques suivantes (parmi d’autres ).


1° Ils consacrent une bonne partie de leur existence propre à s’occuper de l’existence de l’autre. Les objets dont ils s’occupent, les automobiles, les coiffures, la maladie, les administrés, l’argent, forment ce que j’appelle des objets sociaux, éventuellement créateurs de liens sociaux : par leur intermédiaire, des personnes qui n’auraient aucun intérêt à se rencontrer nouent des relations, parfois éphémères, parfois durables (quoi qu’on puisse à bon droit se demander quel est premier du lien social ou de l’objet social ).


2° Ces objets cependant, les objets du travail, ne sont pas engendrés par altruisme, si j’ose dire. Et c’est là le caractère somme toute paradoxal de l’activité de travail : car leur déploiement sert aussi l’intérêt propre du travailleur. Ce que vous appelez, vous, le travail, c’est manifestement le travail payé, rémunéré. On ne comprendrait pas que des personnes passent des milliers d’heures de leur existence à fabriquer des automobiles ou des pizzas pour la satisfaction d’un plaisir personnel. Il s’agit donc bien, comme votre formule “Travailler plus pour gagner plus” le dit sans équivoque, de gagner de l’argent. La dimension éthique, je le dis non sans ironie, de votre programme, consiste à assimiler “l’épanouissement personnel” prisé par l’ego-psychologie de magazine à l’enrichissement financier : dès lors, il est assez paradoxal de présenter le travail comme une valeur alors qu’il n’est dans votre logique qu’un moyen - comment un moyen se transmue en valeur : je vous invite pour le comprendre à relire Nietzsche .


3° Du coup, l’activité de travail rémunérée semble avoir au moins deux finalités : premièrement, elle permet de gagner de l’argent, et secondement, et comme par un effet dérivé, elle produit du lien social. C’est là j’imagine que se glisse votre remarque sur le travail comme cohérence et ciment de votre projet politique. Effectivement, le travail rémunéré cimente le social. Il le cimente là où précisément on pourrait s’attendre, comme dans l’état de nature de Hobbes, à ce que chacun poursuive son intérêt propre au mépris de l’intérêt des autres. En travaillant, je m’occupe à la fois de mon intérêt propre et je contribue à cimenter le social. Bien. Dans un monde idéal (la démocratie coiffée du voile de l’ignorance de John Rawls par exemple), on pourrait s’en satisfaire rationnellement .


4° Du coup, je sacrifie au travail une partie de ma durée de vie, et une partie importante, parce que tout travail s’accompagne d’une certaine pénibilité - et la peine qu’on y prend, à cette durée là, se paye au bout du compte, parfois psychiquement, mais souvent aussi physiquement. C’est pourquoi la question de la rémunération est cruciale quand on parle du travail : or, je note qu’à aucun moment vous n’évoquez la rémunération du travail. Vous proposez de travailler plus, c’est-à-dire de sacrifier encore plus de temps, mais votre approche est en réalité purement quantitative. Là où la rémunération vient indiquer une certaine qualité de cette durée occupée par le travail, c’est-à-dire dans l’idéal, devrait compenser la peine qu’on y prend, vous vous contentez de mettre tous les travailleurs dans le même panier, les invitant à travailler plus pour gagner plus : qui ne voit ici une supercherie ? Assimiler comme vous le faites une heure de travail sur une chaîne de fabrication industrielle et une heure d’exercice de la médecine ou une heure du travail d’un employé des postes à son guichet, c’est tout réduire à cette sorte d’économie purement quantitative, qui occulte les hommes derrière les objets sociaux, et ne prend jamais en compte la pénibilité qualitative du travail .


5° La rhétorique du temps de travail, à laquelle se résume votre projet social, parce qu’elle ne prend pas en compte les différences qualitatives des durées passées à travailler, pas plus que les différences de rémunération, est tout bonnement simpliste. Vous généralisez, là où, au contraire, il faudrait, dans l’esprit d’un Michel Rocard par exemple, faire de la casuistique. Madame Parisot, présidente du Medef, va plus loin que vous quand elle présente le travail comme la voie privilégiée (et galvaudée) de l’épanouissement personnel. À l’aulne de cette psychologie de comptoir, qui fait tant florès aujourd’hui dans les librairies et certains cabinets de psychothérapeutes, on raccroche l’activité salariée au genre de l’ “estime de soi” - occuper un emploi, voilà qui est forcément épanouissant et valorisant pour le sujet. C’est là projeter sur les autres en bloc votre propre phantasme - je me réjouis sincèrement que votre travail à vous, de ministre ou de patron soit valorisant et épanouissant, mais pourquoi faudrait-il que le travail du travailleur à la chaîne, du pizzaiolo ou de l’enseignant le soit forcément aussi. Pourquoi vous semble-t-il si difficile d’imaginer que d’autres puissent exercer un emploi qui les aliène, les rende malheureux ou dingues, les dégoûte, - s’ensuit que parfois ils le considèrent comme une simple affaire alimentaire, c’est-à-dire un “moyen” ?


Faire du travail une valeur, sans nuance et sans différence, monsieur Sarkozy, c’est manquer de respect à la réalité : vous qui prônez, c’est votre seconde valeur, le respect, vous devriez commencer par respecter la réalité et entendre la pluralité des voix qui causent de leur travail.


Votre laïus final sur la responsabilité procède du même mépris de la singularité des situations et des personnes. Qu’il n’y ait pas de droits sans devoirs, ça ne coûte pas grand chose de le dire. Voilà une sorte d’équation abstraite, presque tautologique (car le droit se définit précisément par le devoir et réciproquement). L’aberration logique, c’est que vous passez allègrement de cette sorte de vérité plate et abstraite (vérité de principe, consensus à peu de frais) à la réalité la plus crue une fois encore : mais pas toute la réalité ! La responsabilité ok : mais la responsabilité d’une partie des Français seulement, et cette partie la plus pauvre, celle qui précisément ne travaille pas, ou peu, bref, le monde des perdants, de ceux qui décidément n’y arrivent pas. Et la responsabilité des autres ? De ceux qui gagnent comme vous dites ? Pourquoi désigner ainsi à la vindicte populaire ceux qui déjà sont mal en point ? Un homme est à terre, blessé, et vous lui donnez un coup de pied aux parties. “Sois responsable ! relève toi, vatravailler ! “. C’est exactement cela.


Savez-vous pourquoi on a inventé les aides sociales Monsieur le ministre ? On les a inventées précisément pour que ceux qui n’y arrivent pas, c’est-à-dire ne parviennent pas à exercer un travail rémunéré et dès lors n’ont pas les revenus suffisants pour subsister, ne meurent pas tout à fait de faim. Il existe des sociétés où l’on n’est guère ému par cela qu’une partie des gens crève de faim. Mais dans les sociétés où existent des aides sociales, il faut croire que le fait de savoir que quelqu’un crève de faim à deux pas de nos logis, est une idée suffisamment insupportable pour que l’on s’engage à l’aider un peu. Certes, les motivations qui justifient l’opportunité d’une telle aide relèvent peut-être tout autant de l’amour du prochain que de l’amour-propre, ou de la pitié au sens rousseauiste : c’est-à-dire que je prends conscience que le type blessé à terre, ça pourrait tout aussi bien être moi - et par prudence, je consens à l’aider en considérant qu’à mon tour, si j’occupais sa place, on en sait jamais, la vie est tellement précaire, j’apprécierais qu’on m’aide un peu. Il n’empêche : vous essayez de nous faire croire que la différence entre ceux qui échouent et ceux qui réussissent tiendrait simplement à ceci que ceux qui échouent manquent de volonté - c’est-à-dire qu’il leur manque ce par quoi précisément celui qui réussit réussit : la volonté, la persévérance, la croyance que le travail est nécessaire à l’épanouissement personnel. Or, ne vous est-il pas venu à l’esprit que les aléas de la vie ne sont pas étrangers aux destins de nos volontés - qu’on échoue ou qu’on réussisse (selon vos critères). Qu’il demeure tout de même plus facile de devenir médecin quand on est bien né, qu’on a bénéficié d’une enfance suffisamment bonne, et, plus tard, d’un soutien financier familial au moment des études. Et il reste vrai, aujourd’hui comme hier, ici comme ailleurs, que naître pauvre, c’est partir de plus loin, et que dès lors, le chemin qui mène à la réussite est forcément plus retors, plus exigeant pour la volonté, et riche d’expériences démotivantes. Rajoutez à ceci une couleur de peau, ou un nom, qui vous destine à des discriminations supplémentaires, un zèle de la police à votre égard, et vous conviendrez qu’il est irrespectueux d’en appeler à la bonne volonté de chacun sans prendre en compte les obstacles auxquels ces volontés doivent s’affronter et qui ne dépendant pas d’elles.


Vous demandez qu’on ne puisse plus refuser deux offres d’emploi successives et que l’aide sociale soit conditionnée par une contrepartie en termes d’activités. Mais pourquoi, dites-moi, ceux qui vivent dans la misère devraient-ils de surcroît accepter n’importe quel emploi ? C’est ce qu’on exige des justiciables soumis aux travaux d’intérêts généraux - et là, ça peut se défendre. Mais étendre ces travaux d’intérêts généraux aux personnes qui n’ont pas la volonté ou les compétences ou les dispositions d’esprit pour les effectuer, ou qui, simplement, n’ont pas eu de chance, c’est tout bonnement les assimiler à des criminels, lesquels on peut condamner effectivement à la mise entre parenthèse de leurs désirs : “Tu exerceras cette activité, qu’elle te plaise ou non, telle est la condamnation à laquelle la société soumet ton désir et une certaine durée de ton existence.“ Dès lors, l’aide sociale n’est plus la manne qui vient corriger (modestement il est vrai) les inégalités, soutenir les personnes vulnérables ou peu adaptées au modèle dominant de la réussite sociale par le travail, mais elle devient une rémunération en échange d’une activité - sauf que : cette rémunération n’aura évidemment rien de comparable aux rémunérations du travail salarié traditionnel. Bref : c’est la porte ouverte à l’exploitation des miséreux.


Vous me direz : si nous obligeons les pauvres à travailler, c’est évidemment pour leur bien. Corrigeons : parce que vous savez, vous, ministre de l’Intérieur et patron des patrons, ce qui est bien pour les pauvres ? Mais dites-moi : comment donc le savez-vous ? Avez vous déjà vécu avec 600 euros par mois ? Etes-vous né dans une cité minable au milieu de tours crasseuses ? Et pourquoi faut-il toujours qu’on leur donne des leçons, aux pauvres ? Ne leur suffit-il pas de vivre dans la misère, qu’on les accable en plus de discours moralisateurs et stigmatisants, mettant en doute leur courage et leur volonté ? De quel droit vous prétendez-vous psychothérapeutes des pauvres ? Les pauvres se permettent-ils de dire aux riches de quelle manière ils devraient vivre ? Devraient-ils se contenter de les envier ?


Et encore : si les aides sociales ruinaient véritablement le pays ! Mais le coût du RMI pour la nation s’élève à moins de 6 milliard d’euros, soit 0,27% du PIB. En comparaison le montant des aides publiques aux entreprises et les allègements fiscaux ou d’exonérations sociales s’élevaient en 2004 à plus de 20 milliard d’euros. Croyez-vous réellement que les aides sociales représentent une charge si insupportable pour le pays ? Car soyons “réalistes” : de toutes ces personnes qui, pour des raisons diverses et variées, ne trouvent par leur place dans le monde du travail salarié, qu’adviendrait-il si, du jour au lendemain, on les condamnait à se débrouiller sans les aides sociales ? Croyez-vous vraiment qu’elles y trouveraient soudainement une motivation suffisante pour s’engager sur le sentier lumineux de la réussite sociale (entendue dans votre acception) ? La vérité, qui ne date pas d’aujourd’hui, c’est que la providence de la nation à l’égard des plus vulnérables, des moins adaptés, achète la paix sociale, prévient la révolte, fait taire les motions agressives. En condamnant les plus démunis à cette sorte de double peine qui les obligerait à exercer n’importe quel travail en échange de l’aumône publique, et qui les punirait en conséquence en cas de refus ou d’incapacité, vous jouez avec le feu, Monsieur le ministre. Mais ça n’est pas la première fois que vous jouez avec le feu - et tant que vous avez la police à vos côtés, c’est comme dans les régimes militaires, voyez-vous, vous vous sentez capable d’éviter le pire.


Vos psychothérapies de masse à destination des plus vulnérables ou des moins adaptés, votre vision monochrome de l’existence humaine - qui ne semble avoir pour seule finalité viable que de travailler plus pour s’enrichir financièrement -, votre incapacité totale à vous représenter la situation réelle des pauvres, comment ils survivent au jour le jour, votre pédagogie corrective dont l’autorité se soutient essentiellement de la force policière, de la peur du gendarme, à défaut d’argumentaire un peu subtil, tout cela laisse augurer du pire, Monsieur Sarkozy. Pourquoi faudrait-il, mon dieu ! que tous les êtres humains sans exception soient destinés à désirer la même chose, c’est-à-dire, selon vous, plus d’argent. Ne voyez-vous pas autour de vous des personnes qui préfèrent à la réussite financière l’approfondissement de leur vie affective, l’amour, pour ainsi dire, et d’autres, la création d’objets inutiles, d’oeuvres d’art, et la poésie ? Quelle place accordez-vous dans votre monde aux fous, aux poètes et aux amoureux ? En privilégiant de manière radicale le point de vue des “gagnants”, sans tenir compte de la réalité des “perdants”, en faisant l’apologie d’un modèle de réussite sociale fondé sur l’appât du gain, en faisant ainsi appel aux pulsions les plus archaïques de la psyché humaine (ce que les psychanalystes kleiniens appelent l’envie), en manipulant la haine et le ressentiment, vous creusez la discontinuité sociale, laquelle est déjà bel et bien creusée, vous attisez les sentiments d’injustice de part et d’autre, bref : vous risquez gros. La politique, disait Platon dans les Lois, est un art, et pas un jeu. Les cartes de votre jeu sont bien trop pauvres, à mon avis, pour garantir que vous puissiez exercer un pouvoir politique juste et éclairé.

Publié dans Divers

Commenter cet article