Education : intelligence collective ou passéisme racoleur

Publié le par Christian Sautter - betapolitique.fr


BATS-TOI COMME UNE REBELLE


Un récent débat de démocratie participative, dans le XIIe arrondissement, a porté sur l’école. L’assistance était nombreuse (avec des gens debout au fond de la salle) attentive, active. Un militant a brièvement rappelé les propositions du projet socialiste sur l’éducation. Un syndicaliste enseignant a constaté que de nombreux parents d’élèves cherchaient à accroître les chances de réussite de leur enfant en rusant pour l’inscrire dans un bon établissement, voire en le plaçant dans l’enseignement privé sous contrat. Et le débat a commencé, où des parents ont parlé de leur expérience concrète et où des enseignants ont fait part de leurs difficultés. Ce fut passionnant.


Les jeunes enseignants qui, dans le système pervers actuel, ont été nommés dans les postes les plus difficiles au sein des quartiers dits sensibles, ne se sont pas plaints de leur sort et ont proposé des réformes concrètes et simples (dans leur principe). Ils sont prêts à passer 35 heures à l’école, si on leur donne un bureau où corriger les copies et recevoir les élèves. Ce que l’on appelait autrefois les études surveillées sont vitales pour les gosses dont les parents rentrent tard du travail ou qui vivent dans des appartements surpeuplés. L’appui d’un assistant pédagogique permet à des enfants qui décrochent de se rattraper avant qu’il ne soit trop tard. Le passage en sixième est très angoissant pour des enfants (pas seulement des quartiers populaires) qui passent d’un professeur unique à une succession de cours faits par des enseignants différents. D’où l’idée simple de réduire les effectifs, non de toutes les classes, mais des classes charnières. Autre suggestion : les cours magistraux pourraient regrouper deux classes, tandis que des ateliers plus nombreux permettraient à des effectifs plus réduits d’avancer de façon plus personnalisée. Au lieu d’ânonner le programme, une plus grande souplesse pédagogique, laissant place à des projets par petits groupes, permettrait à chaque élève de découvrir sa forme d’intelligence (un participant a affirmé qu’il y en avait sept !). Rendre respect à l’enseignement professionnel a été évidemment cité.


Toutes ces idées ont séduit les parents. Il a peu été question de moyens supplémentaires mais davantage d’autonomie des établissements, de droit à l’expérimentation, d’allègement de la tutelle étouffante de l’administration centrale, de concentration des moyens sur les écoles ou collèges ou années difficiles. Cela faisait du bien de sortir des sentiers battus du « Toujours plus » pour aborder les rivages inconnus du « Demain autrement ». Quel contraste avec la démagogie du candidat de l’UMP promettant aux enseignants plus de salaires, plus de dignité, au moment où le gouvernement, dont il fait partie, réduit les effectifs de l’Éducation nationale dans des proportions records. Comment revaloriser fortement les salaires des profs quand, quelques jours auparavant, le même candidat a promis de réduire les impôts et cotisations sociales de 4% de la production nationale (un cadeau de 2000 € par famille !!)


Une autre rencontre à l’Hôtel de ville m’a impressionné cette semaine : celle d’une étrange dame australienne. Cette personne très tonique a créé une entreprise, il y a dix-huit ans à Brisbane, pour reclasser les victimes d’accidents du travail. Elle a apparemment fort bien réussi et propose son savoir-faire dans de nombreux pays, dont la France, où elle a déjà 120 salariés. Ayant noté que le chômeur au bout de trois mois arrivait à un embranchement crucial, soit vers le chômage de longue durée, soit vers un retour rapide à l’emploi, elle a passé contrat avec l’Agence nationale pour l’emploi pour s’occuper de ces jeunes et moins jeunes en porte-à-faux, moyennant une rémunération inférieure au coût de la prise en charge durable d’un chômeur. Placer une personne sans emploi est un investissement, pas une charge. Une autre prestation, plus audacieuse, est de « coacher » des chômeurs de longue durée ou des RMIstes, en étant payé au résultat. J’ai dit à cette dame que je n’avais pas d’objection de principe à son approche, parce que l’essentiel était de ramener à un emploi durable le plus grand nombre d’exclus. Nous pourrions en reparler au vu des résultats constatés dans d’autres départements où son entreprise commence à intervenir.


Cet exemple montre bien que le service public change, en l’occurrence l’insertion professionnelle des chômeurs de longue durée, de ceux que la compétition acharnée a décrétés « inemployables ». L’entreprise privée innove et vient bousculer les traditions du service public classique, assuré par des fonctionnaires consciencieux ou par des associations patentées.


Ce qui vaut pour l’insertion vaut encore plus pour l’enseignement. Il y a belle lurette que les petits cours constituent une des industries les plus prospères du Japon, pour chauffer les jeunes en vue des concours d’entrée dans les lycées et les universités, dont chaque parent connaît la subtile hiérarchie. Tous les wagons du métro parisien sont tapissés de publicités pour des renforts de cours à la maison, qui sont particulièrement intéressant pour ceux qui peuvent se les payer et qui bénéficient, qui plus est, d’une réduction d’impôt de 50%.


L’enseignement numérique, c’est-à-dire les « jeux pédagogiques » par Internet ou, carrément, un cycle complet d’études proposé par les meilleures universités américaines, arrive lui aussi en force en France, après avoir déjà fait fortune dans les pays anglo-saxons.


Face à ce double défi, celui de l’entreprise et celui de la technologie, il y a deux réactions possibles. La première est de se réfugier dans un âge d’or mythique, où les bacheliers étaient peu nombreux, les étudiants assurés de décrocher un emploi de cadres, et les enseignants honorés comme hussards de la République et comme secrétaires de la mairie rurale. C’est ce passéisme qu’a flatté le candidat de l’UMP, nappant sa grandiloquence d’une sauce riche de promotions et d’augmentations illusoires. Avec le dessein secret de laisser le marché apporter des prestations de qualité seulement à ceux qui en ont les moyens.


L’autre voie, c’est de moderniser le service public, de tout mobiliser pour le service de tout le public. L’école a su absorber une masse d’élèves et d’étudiants et en conduire la majeure partie vers une formation citoyenne et professionnelle de qualité, au milieu des tourments d’une société déboussolée. Elle a des professeurs, jeunes et moins jeunes, qui croient en leur mission et qui demandent simplement qu’on leur fasse confiance, qu’on leur donne des marges d’adaptation, d’expérimentation, des moyens pour emmener les gosses au musée et à la découverte du monde.


Parce qu’elle est proche du terrain, comme mère et comme présidente de région, Ségolène Royal sent, j’en suis sûr, ce besoin de faire confiance aux enseignants et aux parents et elle sait que, sur ce sujet vital (la vie future des enfants est en jeu), les politiques n’ont pas le droit au baratin, à la démagogie, aux promesses sans lendemain.


Au moment où elle est assaillie de toutes parts, tant par un adversaire qui utilise les pires ficelles d’une campagne électorale à l’américaine, que par des amis qui ont du mal à sortir du moule des campagnes classiques, je veux lui transmettre un message d’espoir et de force, que Catherine et moi avons entendu mardi soir. C’était salle Gaveau, devant un public bon chic bon genre venu écouter une chorale talentueuse (dont fait partie Catherine). Les bénéfices de cette soirée sont allés à une association qui soutient notamment des activités culturelles pour handicapés mentaux.


C’est pourquoi, en première partie du programme, une chorale de jeunes et adultes porteurs de handicaps nous a chanté des airs de leur composition. Comme quiconque dans la même situation, ils étaient très intimldés au début et puis, peu à peu les bras se sont dénoués, des pas ont été esquissés, les voix se sont affermies. Et ils ont chanté :


« Bats-toi, bats-toi jusqu’au bout Bats-toi comme un rebelle ».


Et nous leur avons fait une ovation debout.

Publié dans Divers

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