Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy, à chacun sa "rupture"

Publié le par Philippe Bernard - lemonde.fr

Parmi les sujets sur lesquels les deux têtes d'affiche de la campagne pour l'élection présidentielle en France cherchent à se démarquer l'un de l'autre figure... l'Afrique. Mais, discrets sur les grands dossiers - Darfour, Tchad, Côte d'Ivoire - ils préfèrent aborder le continent par ses aspects plus proches des électeurs : le développement, l'environnement et le rôle des femmes pour Ségolène Royal, l'immigration pour Nicolas Sarkozy.

Tous deux se revendiquent d'une forme de rupture. A Cotonou (Bénin), en mai 2006, M. Sarkozy a appelé à "définitivement tourner la page des complaisances, des officines, des secrets et des ambiguïtés". Ce discours affichant sa différence avec Jacques Chirac semble ignorer que les vieux réseaux semi-mafieux de la "Françafrique" ont perdu de leur influence. "Sarkozy n'est pas l'héritier de la "Françafrique", martèle l'un de ses proches. Il n'a pas besoin de "valoches" (de financements occultes africains) : il a pris l'UMP !"

Mme Royal, elle, ne se réfère pas à ces relations sulfureuses qui avaient perduré sous François Mitterrand. Elle se veut présidente d'une République "où l'on sera sans indulgence pour les dictateurs", a-t-elle dit dans son discours programme de Villepinte. "Le temps des relations personnelles avec les chefs d'Etat africains est révolu, affirme M. Bianco, son directeur de campagne, secrétaire général de l'Elysée sous François Mitterrand. La nouvelle génération africaine refuse l'actuelle relation de patronage et veut un lien adulte." Et de prôner une normalisation "sans indifférence".

"Tout ne peut être fondé sur des relations personnelles entre chefs d'Etat", approuve Nicolas Sarkozy dans Témoignage (XO Editions). Le candidat de droite met en avant sa relation libérée de toute culpabilité postcoloniale et sa franchise comme autant de preuves de sa véritable "amitié" pour les Africains. A Bamako (Mali), en mai, il s'est fait siffler lorsqu'il a affirmé que "la France n'a pas économiquement besoin de l'Afrique", vu sa part dérisoire dans le commerce extérieur français. Mais il n'a pas évoqué sa proximité avec Martin Bouygues et Vincent Bolloré, patrons de deux des plus importantes sociétés françaises sur le continent noir.

C'est sur le développement que Ségolène Royal entend marquer sa différence : là où Nicolas Sarkozy affirme que les Africains "ont une part de responsabilité dans la situation qui est la leur", elle assène que "notre devoir" est de "redoubler d'efforts" en faveur des pays du Sud. Elle souhaite que l'Europe accorde des "préférences" commerciales à l'Afrique, promet une "réforme radicale" de l'aide publique au développement privilégiant les projets des populations en matière de santé et d'éducation.

LE "BOURBIER IVOIRIEN"

Surtout, le camp Royal prône la suppression de la "cellule africaine" de l'Elysée. Thomas Mélonio, délégué national du PS chargé de l'Afrique, promet une consultation "obligatoire" des députés en cas d'intervention militaire. Quant aux accords de défense, "ils devront être rendus publics et sans doute révisés", assure M. Bianco.

M. Sarkozy a botté en touche lorsque l'hebdomadaire Jeune Afrique lui a demandé s'il supprimerait la cellule élyséenne. Mais il a souhaité qu'un "débat s'ouvre au sujet de notre présence militaire". Tout comme M. Bianco, pour qui cette présence "pose problème", surtout lorsque "la France vole au secours de gouvernements plus ou moins légitimes". Le candidat de l'UMP acquiesce : l'armée ne peut servir à "soutenir un régime douteux, fût-il "ami" de la France" (Entretien à la revue Le Meilleur des mondes).

Le "bourbier ivoirien" pourrait constituer la première épreuve africaine du futur président. Proche de l'opposant ivoirien Alassane Ouattara, M. Sarkozy juge que "la France n'a pas vocation à soutenir un régime qui refuse de se soumettre à des élections" et évoque un possible retrait militaire français. Les socialistes, longtemps proches du président Laurent Gbagbo, semblent avoir pris leurs distances. M. Bianco admet que "le statu quo est intenable" et s'interroge sur la possibilité de "prendre du recul".

Mais c'est sur l'immigration que les deux candidats divergent réellement. Tandis que Mme Royal apparaît comme plus libérale, l'"immigration choisie" chère au ministre de l'intérieur est perçue en Afrique comme une provocation. Sur un rythme reggae, le chanteur burkinabé Zêdess l'apostrophe : "Nicolas Sarkozy, pourquoi ton père a-t-il quitté la Hongrie ?"

Publié dans Divers

Commenter cet article