Ségo: La mère patrie

Publié le par Jean Véronis - aixtal.blogspot.com


J'ai eu une grosse surprise hier pendant un de mes cours. J'analysais le discours de
Ségolène Royal avec mes étudiants, et je voulais commenter le moment le plus poignant à mon avis, celui où elle se frappe la poitrine en criant «Je sais au fond de moi, en tant que mère...». Quoi qu'on pense de ses idées et de son programme, c'est une belle image. C'est à la minute 59:36 de son discours...


A l'aide de mon outil, Discours 2007, je cherche le mot mère dans son texte, et ô surprise... Le seul exemple attesté est le moment où elle parle du cas d'Odile, une mère célibataire (voir note infra). Rien à voir. Le passage le plus intense de son discours n'est tout simplement pas dans la version écrite, c'est une «interpolation» qu'elle a faite en direct. Elle est en train de parler de la précarité avec des accents dignes de l'Abbé Pierre (voir le texte). On sent la tension qui monte :
La France entrera en crise. Et c’est tout le lien social qui, de proche en proche, menacera de craquer. Il y a urgence. J’ai la ferme volonté d’empoigner ce problème à bras le corps.

A la minute, 59:36, elle diverge de son texte. Elle zappe la prochaine phrase, assez insipide :
Ecoutons là encore, les propositions et les attentes de ceux qui agissent tous les jours sur le terrain.

Et elle remplace ce morceau de pure langue de bois par une envolée magnifique, qu'elle débite d'une traite sans rien lire, et en se frappant la poitrine :
J'en ai la ferme volonté, je l'ai là, cheville au corps, parce que je sais au fond de moi, en tant que mère, que je veux pour tous les enfants qui naissent et qui grandissent en France, ce que j'ai voulu pour mes propres enfants (applaudissements) Et je veux que tous les responsables politiques soient aussi comme cela, c'est comme cela que nous réussirons à régler ce problème. Cet avenir, il est là, il est devant nous, et nous avons l'obligation, l'ardente obligation de réussir. J'en fais devant vous le serment (applaudissements nourris). Vous êtes là pour que je tienne ma parole et cette parole, nous la tiendrons ensemble (délire de la salle, standing ovation).

L'ovation dure de la minute 60:23 jusqu'à la minute 62:03. Près de deux minutes, ce qui est énorme dans un meeting...

Puis elle continue, et reprend le cours de son texte :
Mettre les parents devant leur responsabilité pour assumer leur rôle, tout leur rôle. Nous aiderons les mamans seules...

C'est ce passage improvisé qui sera repris sur toutes les télés... J'avais noté exactement la même chose avec Nicolas Sarkozy. Il devient bon quand il quitte son texte, et c'est là qu'il fournit ses meilleurs moments, qui sont souvent repris par les médias. Comme quoi, nos hommes et femmes politiques devraient fuir la bêtise et la ternitude de leurs conseillers en com...

Ségo, la mère. J'ai expliqué à diverses reprises qu'elle avait un vocabulaire maternel tout à fait nouveau dans la politique française. La mère rassurante, mais ferme, voire militaire... Ne serait-elle pas l'image moderne de la mère patrie ? Avez-vous noté l'absurdité de cette expression, d'ailleurs ? Patrie, ça vient de pater, le père. Peut-être que cet assemblage de termes un peu oxymorique, mais tellement ancré dans notre histoire, peut laisser supposer que nous cherchons confusément une incarnation de la patrie pas trop machiste ? Si c'est le cas, Ségo a ses chances !



Note


Mise à jour du 15/02 : la version en ligne sur le site Desirs d'avenir a changé et intègre désormais l'interpolation. Je corrige aussi sur Discours 2007.

Voir analyse comparée des deux versions.

Publié dans Divers

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