Comment les sondages nous mentent ?

Publié le par Dedalus - www.agoravox.fr

 par Dedalus - citoyen impliqué
  jeudi 8 mars 2007  Envoyer l'article
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Quand les sondages se multiplient à outrance, quand ils sont commentés sans précaution, quand le processus démocratique se réduit à ces seuls commentaires, et quand finalement la sondocratie tend à se substituer à la démocratie, il ne reste plus aux citoyens que nous sommes que le sabotage. Les sondages nous mentent? Alors mentons aux sondeurs! Encore faut-il expliquer en quoi les sondages mettent en péril la démocratie, et d’abord en quoi consiste les mensonges qu’ils nous font.


La première évidence qu’il faut ici rappeler est que les sondages ont pris une place de tout premier choix dans le processus démocratique. Non seulement il ne se passe plus un jour sans que paraissent dans la presse un ou plusieurs sondages, non seulement chaque sondage est repris quotidiennement et est abondamment commenté par l’ensemble des organes de presse, non seulement les sondages tiennent une place pour le moins envahissante dans la présente campagne électorale, mais en sus ils ont déjà eu cette même place abusivement décisive dans le choix des principaux candidats - ou du moins de deux des actuels plus sérieux prétendants à la présidence de la République. Ce sont bien les sondages qui ont imposé M. Sarkozy au long des cinq dernières années, et avec la participation active de celui-ci, comme le candidat incontournable de l’UMP, réduisant par avance à néant toutes les velléités de chacun de ses potentiels concurrents. Ce sont bien les sondages également qui ont imposé Mme Royal aux adhérents du Parti Socialiste - et tout particulièrement les sondages qui l’annonçaient comme la seule capable de battre l’incontournable candidat Sarkozy. Dans les deux cas, c’est l’importance accordée aux-dits sondages par les médias, puis par l’opinion (c’est-à-dire les auditeurs, téléspectateurs ou lecteurs de journaux et magasines que nous sommes) qui a validé une candidature, et ce avant même que les processus internes de décision de chacun des deux partis concernés ne se soient déroulés normalement - dans le cas de M. Sarkozy, il n’y eut finalement pas même un candidat alternatif qui puisse prétendre lui contester l’investiture. C’est cette évidence de l’importance aberrante des sondages dans le processus démocratique qui interpelle en premier lieu, la question étant alors de savoir si c’est un gain pour la démocratie, ou plutôt un recul, une sorte de confiscation du pouvoir souverain des urnes, une substitution de la sondocratie à la démocratie.


A cette question, les experts commentateurs des instituts de sondages répondent invariablement et la main sur le coeur qu’un sondage n’est rien d’autre qu’une photographie de l’opinion prise à un instant donné, en aucun cas une prévision. Cette idée rabâchée depuis le 21 avril 2002, et bien avant cela déjà, a pour objectif, non pas comme on pourrait le croire de dédouaner les sondages des erreurs de pronostics qui se sont répétées ces dernières années, mais bien d’affirmer que le sondage ne serait qu’une sorte d’observation exogène des opinions en formation, que pas plus qu’un photographe ne change la scène dont il prend un instantané, le sondage n’interviendrait activement dans le processus démocratique. C’est évidemment tout à fait faux, et finalement on préférerait que les sondages fassent des prévisions, au risque même parfois qu’ils se trompent. On pourrait alors lire chaque matin dans son quotidien une sorte de bulletin démocratique de l’élection à venir, comme on lit un bulletin météorologique. S’il arrive aux météorologues de se tromper, on ne leur en veut pas sérieusement, on sait bien que le fait qu’ils se soient trompés ou non ne change en définitive rien au temps qu’il fera.


Mais les sondages ne prédisent rien, en effet, pas plus qu’ils ne sont des instruments de mesure exogènes. Les sondages sont une sorte de bulletin météo qui, en indiquant le temps qu’il fait aujourd’hui, influerait sur le temps qu’il fera à terme. C’est que l’opinion dont les sondages mesurent les intentions électorales est également l’opinion qui suit la campagne électorale et reçoit les informations données par les sondages, comme elle est l’électorat qui se prononcera en définitive dans les urnes. La réalité est que sondage et opinion interagissent. La réalité est que les sondages tracent un chemin que l’opinion emprunte. Dit autrement, l’état de l’opinion d’un jour influe sur l’état de l’opinion du lendemain et, pas à pas, de mesure en mesure d’opinion et d’influence en influence, les résultats d’une élection seront l’aboutissement de ce lent, long et complexe cheminement tracé par les sondages.


Il est aisé de s’en convaincre. Les exemples de la formation des candidatures de Mme Royal et M Sarkozy en sont deux splendides illustrations. Mais il n’est qu’à observer aujourd’hui l’évolution des intentions de vote à l’égard de M. Bayrou pour en obtenir une autre. Voilà un candidat qui après avoir plafonné à 5% d’intentions de vote pendant des mois, grimpe soudain, sondage après sondage, jusqu’à atteindre aujourd’hui 20%. Que s’est-il donc passé ? Peut-on croire que jour après jour M. Bayrou parvient par sa seule force de conviction et la pertinence de son programme à faire converger sur son nom de plus en plus d’électeurs ? Ce n’est pas lui faire injure d’en douter fortement, et il suffit de constater à quel point les médias relatent et commentent d’avantage son ascension dans les sondages que son programme ou ses discours de campagne pour accréditer ce doute. Ce dont on peut créditer M. Bayrou est d’être parvenu à amorcer la pompe, à faire frémir en sa faveur un premier sondage, et puis un autre, et suffisamment pour que cela devienne un fait digne d’être commenté. L’emballement médiatique, adossé à la publication quotidienne de sondages, a fait le reste : M. Bayrou s’est mis à être une alternative crédible, d’abord pour quelques-uns, les plus audacieux, puis à mesure que leur nombre grandissait et que les sondages mesuraient ce nombre, d’autres les ont rejoints. C’est d’ailleurs cette pompe aspirante des sondages qui a donné à M. Bayrou un temps d’antenne auquel il se plaignait de ne pouvoir accéder précédemment, ce qui n’a pu que renforcer l’effet d’aspiration.


Inversement, nombreux sont les candidats qui, cantonnés au-dessous de cinq pour cents d’intentions de vote, ne bénéficient pas d’une pareille exposition médiatique. Bas dans les sondages, ils ne sont guère cités dans les commentaires des-dits sondages, ne bénéficient pas du temps de parole nécessaire pour s’adresser à l’opinion et en obtenir les éventuelles faveurs, et finalement ne parviennent ni à gagner en crédibilité ni à monter dans les sondages. L’opinion ne les croit pas capable de gagner - ce qui est le pire des handicaps dans pareil scrutin, en particulier depuis le séisme électoral du 21 avril 2002 - mais comment le croiraient-ils puisque les sondages affirment le contraire. C’est qu’ils sont très minoritaires les électeurs totalement convaincus par un candidat et qui voteront pour lui quels que soient les résultats des sondages le concernant, l’immense majorité des électeurs n’est pas constituée de militants ou de sympathisants convaincus, pour une bonne partie d’entre eux ils ne s’intéresseront qu’à faire un choix parmi les candidats susceptibles de l’emporter - l’autre partie s’abstenant ou exprimant un vote contestataire en accordant leur voix à un candidat dont ils savent qu’il n’a aucune chance. Dans un cas comme dans l’autre, l’information sur les chances d’un candidat est fournie aux électeurs par les sondages. La boucle est infernale pour ceux qui ne parviennent pas à s’en extirper.


On peut encore noter ici une particularité de cette élection dont bénéficie M. Bayrou par l’intermédiaire des sondages. Si M. Sarkozy semble provoquer une forte adhésion dans son électorat naturel, et peut-être au-delà, il est également l’objet d’un fort rejet de la part d’une autre frange de l’électorat pour qui l’essentiel dans cette élection est d’empêcher la victoire de M. Sarkozy. Or ces mêmes sondages qui il y a quelques mois encore ont imposé la candidature de Mme Royal comme la seule à gauche capable de battre M. Sarkozy, la donne aujourd’hui perdante (toujours dans la marge d’erreur, mais nous y reviendrons) tandis que M. Bayrou apparaît pouvoir l’emporter. En clair, deux mois avant que ne se soit déroulé le premier tour d’une élection, ce sont des sondages concernant d’hypothétiques seconds tours qui orientent les électeurs quant à leur choix concernant un premier tour encore lointain On voit là très clairement l’importance démesurée qu’ont pris les sondages dans cette campagne et de quelle manière ils tracent progressivement le chemin à des électeurs pour lesquels ils constituent la seule aide à la décision quant à l’utilité de leur vote.


On en vient alors naturellement à se poser la question de la fiabilité de la mesure et de la pertinence de la présentation de ladite mesure. Car pour peu que la mesure et le commentaire de la mesure se fassent correctement et avec toute la rigueur nécessaire, l’on pourrait concevoir qu’une telle aide à la décision puisse représenter un bénéfice démocratique. Or ce n’est pas le cas et ce pour plusieurs raisons que nous allons énumérer.


En premier lieu, il s’agit bien entendu de la marge d’erreur. Faisons d’abord un premier constat : la marge d’erreur de toute mesure est intrinsèque à ladite mesure. Cela signifie que si la marge d’erreur est de 4% (ce qui est généralement le cas pour les sondages d’opinion tels qu’ils sont pratiqués par les instituts de sondages), nous devrions observer d’un sondage à l’autre des variations de cet ordre de grandeur. Par exemple, il est hautement improbable qu’une dizaine de sondages de second tour donnent toujours le même candidat gagnant avec autour de 52% des intentions de vote : de temps à autre, et c’est une vérité statistique, le résultat devrait être inversé. Force est de constater que ce n’est pas le cas, ce qui ne peut que signifier que les instituts de sondages lissent leurs résultats afin de dissimuler les variations inhérentes à leur outil de mesure. C’est là un premier mensonge. Pis, cela suppose que les instituts de sondage s’échangent leurs résultats afin de réaliser ledit lissage - du moins s’observent-ils mutuellement avec une grande attention... Dit autrement, chaque sondage est pondéré par ceux qui l’ont précédé. Cela relativise grandement l’instantanéité prétendue de la photo et cela explique l’étonnante cohérence d’ensemble des résultats et de leurs tendances. Cohérence mensongère, donc.


Ce n’est pas là le moindre des problèmes que soulèvent la marge d’erreur, mais il en est d’autres. On évite beaucoup, par exemple, de préciser la signification précise de cette marge d’erreur, laissant ainsi entendre qu’on serait pour le moins certain que le résultat réel est conforme au résultat annoncé à plus ou moins la marge d’erreur. Ce qui est un autre mensonge. Dire que la marge d’erreur est de 4%, c’est en réalité dire qu’on a l’assurance à 95% (c’est en général le chiffre qui est retenu) que le résultat réel se trouve à plus ou moins 4% du résultat annoncé par le sondage. A contrario, cela signifie qu’il y a 5% de possibilité que le résultat se trouve au-delà de cet intervalle de confiance. Il est bien sûr possible de réduire cet intervalle, mais dans ce cas l’assurance de s’y trouver sera moindre, par exemple 90% ; comme il est possible d’avoir une assurance plus forte, mais dans ce cas l’intervalle sera plus large, par exemple plus ou moins 8%. Un autre moyen encore de gagner en précision serait de choisir des panels plus importants, mais le gain serait finalement guère important par rapport aux moyens supplémentaires qu’il faudrait y mettre. Ce qui explique pourquoi les instituts de sondages en restent à des panels autour de neuf cents sondés. Savoir cela, et le dire de manière suffisamment audible, permettrait aux électeurs de relativiser d’autant l’information donné par les sondages : non seulement le résultat réel est susceptible de se trouver à plus ou moins 4% de ce qui est annoncé, mais il peut même être tout à fait en-dehors !


Un autre secret de fabrication qu’on prend bien soin de nous dissimuler est celui du redressement des données. C’est là encore un mensonge par omission qu’on nous fait. Il faut savoir que le travail des instituts de sondages n’est pas seulement de collecter les réponses données par les sondés et d’en faire des moyennes, il s’agit également, et surtout, de corriger ces données dites brutes. Or ces redressements en eux-mêmes, même réalisés dans les règles de l’art, sont éminemment contestables et sans doute la cause de beaucoup de résultats erronés. En premier lieu, il est nécessaire de tenir compte des refus de réponse : en quoi peut-on prétendre que les intentions de vote de la population de ceux qui refusent de répondre aux sondages seraient statistiquement identiques à la population de ceux qui acceptent d’y répondre - ou d’ailleurs qui sont simplement joignables aux moments où sont réalisés les sondages ? Vient ensuite la question des réponses dissimulées, voire mensongères : il y a ceux qui refuseront de dire qu’ils ont l’intention de voter Le Pen, ceux qui s’amuseront à dire qu’ils ont celle de voter Bayrou, ceux qui ne savent pas encore mais qui donneront tout de même une réponse, ceux qui à l’inverse diront qu’ils ne savent pas mais qui savent en réalité très bien, etc... Enfin, il y a les réponses dites incohérentes : des sondés qui, par exemple, déclareront à la fois être énarques et RM-istes, habiter à Neuilly et avoir entre 40 et 50 ans, avoir voté Besancenot en 2002 et avoir l’intention cette fois de voter pour Sarkozy - un genre de réponse trop atypique pour pouvoir rattacher le sondé à un sous échantillon représentatif. Pour l’ensemble de ces situations parasites, la solution du redressement est similaire : il s’agit de se référer au passé et de comparer les données brutes d’alors et le résultat des élections correspondantes, puis d’appliquer aux données brutes actuelles un facteur équivalent. Cela suppose une certaine stabilité des comportements des électeurs, or on peut fortement douter d’une telle stabilité en regard des grandes mutations sociologiques que nous connaissons actuellement, et surtout de la rapidité de ces mutations : le chef d’une petite entreprise d’il y a quelques années n’est pas le même que celui d’aujourd’hui, non plus qu’un ouvrier ; la population des campagnes n’est plus la même que ce qu’elle était ; les moins de trente ans ont considérablement changés ; l’internet a bouleversé l’accès à l’information ; l’électeur de droite s’assume de plus en plus et celui de gauche a perdu ses illusions ; celui de Le Pen n’est plus honteux et le 21 avril 2002 est passé par là ; le regard que les électeurs portent sur les sondages s’est transformé et les candidats eux-mêmes sont d’une nouvelle génération... Comment croire alors que le passé puisse éclairer avec la précision suffisante les comportements présents de l’opinion face aux sondeurs ? Dit autrement, pourquoi s’évertue-t-on à dissimuler que la pertinence des sondages d’opinion est d’autant moins assurée que la société est en mouvement ? On ne peut pourtant redresser correctement que ce qui est stable.


Un dernier point enfin, le mythe de l’indépendance des instituts de sondage : pourquoi vouloir à toute force gommer que derrière chaque sondage il y a un commanditaire ? Pourtant, savoir cela c’est savoir que ne paraissent jamais que les sondages dont les résultats conviennent à leur commanditaire. Et savoir cela est savoir également que ce sont les commanditaires des sondages, et non les instituts eux-mêmes, qui déterminent la formulation des questions qui sont posées. Or, par exemple, on sait qu’on obtiendra des réponses différentes selon qu’on pose la question : Parmi ces candidats, pour lequel avez-vous l’intention de voter lors du premier tour de la présidentielle ?, ou bien celle-ci : Parmi ces candidats, pour lequel voteriez-vous si le premier tour de la présidentielle avait lieu aujourd’hui ?, ou encore celle-là : Parmi ces candidats, lequel souhaiteriez-vous voir devenir Président de la République en mai 2007 ? Il est essentiel de ne jamais oublié que les instituts de sondages entretiennent avant tout une relation commerciale avec leurs commanditaires : il n’existe pas de service public du sondage électoral... et quand on prend conscience de la puissance de l’impact des sondages sur le jeu électoral, on se prendrait à le regretter.


Aussi est-il essentiel au bon fonctionnement de la démocratie que nous développions un sentiment citoyen de grande méfiance à l’égard du processus de production et de diffusion des sondages. Afin de développer ce sentiment, et protéger la démocratie - le pouvoir au peuple - contre cette forme de "sondocratie" qui a tendance à s’y substituer, il nous faut imposer une totale transparence dans un processus dont nous ne sommes que les outils-sondés et les spectateurs-électeurs. Devant les excès actuels, opacité totale et sur-médiatisation sauvage, les citoyens n’ont d’autres solutions que de ne plus jouer le jeu de la sincérité face aux sondeurs. A trop de mensonges et de dissimulations, il nous faut répondre à notre tour par le mensonge et la dissimulation. On nous trompe en tant qu’électeurs, soyons des sondés trompeurs - et réservons notre sincérité aux urnes. Les sondages nous mentent, mentons donc aux sondeurs.


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Publié dans Divers

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