Le "ni droite ni gauche" de Bayrou : tactique cynique ou naïveté inquiétante ?

Publié le par Carmen del Rocio - betapolitique.fr

Certains se demandent aujourd’hui si F. Bayrou n’est pas en train de devenir l’un des plus grands imposteurs de la vie politique française des quinze dernières années.


Son slogan « ni droite, ni gauche » est-il un mensonge pour faire oublier des idées de droite dans le fond assez classiques ?


Il n’y a pas que Nicolas Sarkozy qui prétend avoir changé. François Bayrou lui aurait plus que changé : il serait devenu autre. Après avoir passé toute sa carrière dans les rangs de la droite – au centre droit mais à droite quand même – il aurait récemment réalisé combien le système d’alternance du pouvoir entre les deux camps gauche et droite serait malsain et néfaste au bon développement économique et social du pays. Fort de cette analyse, il déclare donc vouloir s’extraire du système : il serait le candidat "anti-système" républicain dont les Français rêvent. Il se dévouerait donc à cette noble cause par amour de la France et de ses prochains.


Les commentateurs notent rarement que le moteur de cette stratégie, c’est une pure quête du pouvoir. Son appétit de pouvoir est omniprésent. Tous ceux qui le connaissent un peu le disent : F. Bayrou a toujours eu la certitude quasiment « mystique » qu’il serait un jour chef de l’Etat. Il lui a donc fallu trouver un moyen de réaliser ce destin.


Son positionnement « ni droite, ni gauche » apparaît comme le résultat d’une véritable étude de marché :


- Le créneau UMP était bien sûr déjà pris : Nicolas Sarkozy a « tué » tous ses concurrents et même dans le cas d’un échec de ce dernier à la présidentielle, les prétendants seraient nombreux : A. Juppé, D. de Villepin et pourquoi pas F. Fillon ou M. Alliot-Marie ? Même en admettant qu’un homme politique historiquement issu du centre droit prenne le pouvoir dans la maison UMP – ce qui demeure peu probable – une personnalité comme P. Méhaignerie se positionnerait alors. Et la voie d’accès pour François Bayrou serait bloquée. Pour lui, la quête du pouvoir via le grand parti de gouvernement de droite était donc inenvisageable, dès le départ et pour longtemps.

- Le créneau de la gauche semblait tout aussi fermé : François Bayrou a récemment expliqué que dans sa jeunesse, il s’était senti proche de la gauche, mais que c’est l’alliance entre le PS et la PC avec F. Mitterrand et le programme commun qui l’auraient dissuadé de se diriger dans cette voie. Cependant depuis son entrée en politique, à aucun moment il n’a montré une volonté de se rapprocher des idées de la gauche. Faut-il insister sur ce point ? Le fait de ne pas avoir voté certains textes de lois présentés par le Gouvernement Raffarin ou Villepin au cours des dernières années ne vaut certes pas rapprochement avec la gauche sur le fond. Si François Bayrou était réellement sincère lorsqu’il critique les puissances de l’argent ou certaines des mesures des Gouvernements de droite depuis 2002, il faudrait en toute logique qu’il dise clairement qu’il serait éventuellement prêt à construire une alliance politique avec la gauche et donc qu’il pourrait le cas échéant se désister au deuxième tour en faveur de Ségolène Royal, non ? Pourquoi bizarrement personne ne peut croire à une telle hypothèse dans les rangs de l’UDF (nous voulons ici parler des « vrais » députés UDF qui, eux, ont toujours su qu’ils se situaient, quoi qu’il arrive, à droite) ?

- Le créneau du centre droit, qui aurait dû logiquement être celui de F. Bayrou, ne lui paraissait sans doute pas assez porteur. Qui rêve en France de porter à la présidence de la République un VGE bis ? Un tel positionnement n’avait guère de chance de séduire une majorité de Français… en 2007. Par ailleurs, sur le fond, les idées classiques de l’UDF – les options très pro-européennes voire fédéralistes – n’étaient guère au goût du jour, surtout après le « non » au référendum.


La stratégie de F. Bayrou résulterait donc d’un marketing politique réussi ne prend parce que le discours « ni droite ni gauche » ou « au-dessus de la mêlée » a été bien distillé depuis plusieurs mois, sans que, sur le fond, les Français sachent réellement ce que propose ce candidat. Ni les media ni les autres candidats n’ont à ce jour réussi à démythifier le discours marketing de F. Bayrou en lui rappelant sujet par sujet ce que proposent l’UMP, puis le PS, puis le PC, puis l’UDF.


Cette tactique fonctionne dans le vide médiatique. A ce jour, il n’y a pas eu de vraies confrontations entre les différents candidats sur un plateau de télévision. Dans la logique des émissions telles que « J’ai une question à vous poser » (TF1), les candidats peuvent les uns après les autres donner une réponse aux questions posées. En l’absence de contradictions en direct des autres candidats, il est possible au candidat UDF de déclarer que sa réponse n’est ni de droite, ni de gauche. Une telle imposture serait beaucoup moins aisée dans le cas de véritables débats de confrontations entre tous les candidats.


Mais admettons que François Bayrou ait réellement changé et que malgré son passé et son programme présidentiel, il soit demain capable de prendre, comme il dit, « le meilleur de la droite et le meilleur de la gauche ». Que se passerait-il ?


Avec François Bayrou, la France pâtirait, comme sous la IVème République, d’une terrible instabilité gouvernementale et d’une paralysie du pouvoir.


Prenons-le au mot : il veut créer des coalitions gouvernementales avec des ministres ayant des étiquettes de gauche et d’autres des étiquettes de droite. Les uns et les autres travailleraient dans une bonne entente dans un objectif commun : faire le bien de la France…


Il explique même qu’il pourrait sans difficulté proposer le poste de Premier ministre à un homme de gauche, pourquoi pas DSK ? En fait, il aimerait pour les fonctions de PM trouver un « Jacques Delors en plus jeune ». Organiserait-il un casting pour trouver le postulant de ses rêves à ce poste ?


Imaginons donc ce Gouvernement composé d’hommes et de femmes venus de la droite et de la gauche.


Séance de Conseil des ministres : le ministre chargé de la cohésion sociale et de l’emploi (posons qu’il est de gauche) propose la suppression du CNE. Les autres ministres de droite – qui ne verraient pas d’inconvénients à élargir à tous les salariés un contrat de travail similaire au CNE – s’élèveraient contre une telle idée. Dans sa grande sagesse, le Premier ministre (de gauche ? de droite ?) se référant au chef d’Etat nouvellement élu déciderait… de ne rien faire : le CNE ne serait ni supprimé ni non plus élargi aux autres salariés.


Deuxième exemple : lors de l’élaboration du projet de loi de finances, le ministre de l’Economie et des Finances (admettons de droite) propose une baisse des droits de succession voire la suppression comme le veut aujourd’hui l’UMP. Malgré la solidarité gouvernementale, les ministres de gauche ne pourraient pas cautionner une telle mesure. Que se passerait-il ? Démission des quelques ministres de gauche qui avaient accepté de figurer dans ce Gouvernement et remaniement ministériel à l’automne.


Nous pourrions multiplier les exemples tendant à montrer que le « ni droite, ni gauche » signifierait concrètement soit le statu quo sur les sujets sensibles, soit l’instabilité ministérielle et les remaniements déstabilisants sur l’équilibre démocratique. Or sur des sujets aussi fondamentaux que le droit du travail, les réformes fiscales, l’éducation nationale, la défense, la France ne peut pas se permettre de rester dans l’immobilisme pendant cinq ans.


En définitive, ce que propose F. Bayrou (s’il est sincère), c’est de plonger le pays dans un système de cohabitation permanent sur tous les sujets, à tous les échelons du travail gouvernemental et de la pratique parlementaire.


Le « ni droite, ni gauche » serait une mascarade institutionnelle et un non-sens démocratique.


Imaginons un groupe de ministres très bien disposés, sur la férule d’un Premier ministre particulièrement habile, qui commencerait à travailler en commun dans l’harmonie et la bienveillance… Tout à coup, les combats politiques qui ont jalonné leurs carrières seraient oubliés et tous pourraient se retrouver sur une plateforme commune (que François Bayrou a pourtant bien du mal à définir aujourd’hui).


Car il faut bien imaginer les hommes et les femmes politiques qui composeraient ce fameux Gouvernement trans-partis : imaginons Patrick Devedjian travaillant amicalement avec Julien Dray, François Fillon coopérant de bonne grâce avec Elizabeth Guigou, Hervé Morin et Jean-Louis Bianco allant ensemble à Bruxelles représenter les intérêts de la France sur un dossier sensible. Peut-on sérieusement concevoir un tel Gouvernement ? Avec quels résultats ?


Comment peut-on en outre attendre des députés qu’ils soutiennent majoritairement un Gouvernement qui tiendrait plus de l’attelage de personnalités que de l’équipe allant dans un même sens ? Faut-il rappeler que les députés sont des hommes et des femmes issus du suffrage universel direct ; qu’ils ont été élus sur un programme, sous une étiquette, une certaine idée de l’intérêt général ?


Devraient-ils faire abstraction de ce mandat (même si ils n’ont pas de mandat impératif), et donner leur voix dans l’hémicycle selon l’inspiration du moment ? Même si tel ou tel projet de loi vient en contradiction avec ce qu’ils croient être juste et ce pour quoi leurs électeurs leur ont localement accordé leur confiance ?


Dans son discours lyrique et naïf sur le dépassement du clivage droite/gauche, F. Bayrou semble ainsi oublier un détail institutionnel : quel pourrait être le comportement des députés qui doivent voter la confiance au Gouvernement pour que celui-ci puisse fonctionner ? Admettons qu’une majorité de droite (et au sein de la droite, une majorité de députés UMP) se dégage lors des futures élections législatives, votera-t-elle la confiance à un Premier ministre, certes désigné par le chef de l’Etat, mais qui serait issu des rangs de la gauche ? Si c’est l’alternance à l’Assemblée nationale et que les députés de gauche arrivent majoritaires dans quelques mois, voteront-ils la confiance à un Gouvernement dans lequel les postes clés auront été distribués à des hommes politiques de droite ?

Publié dans Divers

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